Un partisan du leader de l'opposition Ousmane Sonko tient un drapeau sénégalais lors d'affrontements avec les forces de sécurité à Dakar le 4 mars 2020. REUTERS/ Zohra Bensemra via Gallo Images.

La tension monte au Sénégal depuis que le député et chef du parti d'opposition PASTEF (Patriotes du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité) Ousmane Sonko a été accusé d'agression sexuelle et de menaces de mort. Sonko a nié ces accusations et a reproché aux autorités la mise en place d'un « complot politique ». Des manifestations et des affrontements ont éclaté faisant au moins huit morts, des journalistes ont été menacés, et des partisans et des militants ont été arrêtés.

Liberté de réunion pacifique

Manifestations en faveur de Sonko : affrontements, arrestations et plusieurs morts

Le 8 février 2021, jour où Sonko avait été convoqué à la gendarmerie, des dizaines de ses partisans se sont rassemblés aux abords de son domicile dans le quartier Cité Keur Gorgui à Dakar pour montrer leur soutien au leader de l'opposition, qui avait déjà annoncé qu'il n'avait pas l'intention de comparaître car, selon lui, les procédures judiciaires appropriées n'ont pas été suivies. Des affrontements entre les partisans de Sonko et les agents de police ont éclaté, des manifestants ont jeté des pierres et ont mis des voitures et des pneus en feu, tandis que les policiers ont riposté en tirant des gaz lacrymogènes contre la foule qui s'était rassemblée. La police affirme s'être rendue sur les lieux afin de disperser une manifestation non-autorisée en raison des restrictions pour freiner la pandémie de COVID-19, et non dans le but d'arrêter le leader de l'opposition. D'autres affrontements ont également été signalés dans des quartiers voisins à Dakar. Selon les médias, 43 personnes ont été arrêtées à Dakar et trois autres dans la région de Ziguinchor pour des manifestations similaires.

Après le vote du 26 février 2021 à l'Assemblée nationale ayant levé l'immunité parlementaire d'Ousmane Sonko, 17 femmes qui tentaient de manifester près de son domicile ont été arrêtées. Les autorités auraient également déployé des agents de police pour éviter que ces manifestations ne se reproduisent.

Le 4 mars 2021, au lendemain de l'arrestation d'Ousmane Sonko pour des « troubles à l'ordre public », de nouvelles manifestations et affrontements ont éclaté dans tout le pays, faisant un mort à Bignona, dans la région de Ziguinchor. Des affrontements entre les forces de sécurité et des manifestants ont également été signalés dans d'autres villes. À Dakar se sont produits des heurts au cours desquels les forces de sécurité ont utilisé des gaz lacrymogènes et des groupes de manifestants ont lancé des pierres. Des manifestations et des affrontements violents se sont succédé dans les jours qui ont suivi. Selon Amnesty International, au moins huit personnes ont été tuées, dont certaines à cause d'un recours excessif à la force et de l'utilisation d'armes à feu par les forces de sécurité. Des individus en civil portant des matraques, des bâtons et des armes ont été repérés en train de battre des manifestants à plusieurs endroits.

Depuis le 15 février 2021 plusieurs partisans et militants ont été arrêtés, accusés de plusieurs délits, notamment de « menaces de trouble à l’ordre public, d’associations de malfaiteurs, de complicité dans la diffusion de contenus contraires aux bonnes mœurs, de menaces de voie de fait et de violence ». Parmi les personnes arrêtées se trouvait Guy Marius Sagne du FRAPP-France Dégage, arrêté à plusieurs reprises dans le passé en lien avec d'autres manifestations. Le 1er mars 2021 les syndicats d'enseignants ont observé une grève de 24 heures afin de soutenir leurs collègues arrêtés, y compris un syndicaliste arrêté lors d'une manifestation en faveur de Sonko. Le 5 mars 2021 six membres du mouvement Y’en a marre ont été arrêtés.

La nouvelle coalition de partis d'opposition et de mouvements de la société civile Mouvement pour la défense de la démocratie (M2D) s'est constituée lors des manifestations de mars et a appelé à de nouvelles manifestations le 13 mars 2021 pour « défendre la démocratie et l’État de droit ».

Manifestations contre le couvre-feu

Des manifestations et des affrontements ont éclaté à Dakar le 6 janvier 2021 après que les autorités sénégalaises ont annoncé la mise en place d'un nouveau couvre-feu à Dakar et à Thiès afin de freiner la pandémie de COVID-19. Dans le quartier de Ngor la population a brûlé des pneus, érigé des barricades et lancé des projectiles sur les forces de sécurité. Des incidents ont également été signalés dans d'autres quartiers et banlieues comme Médina, Yoff, Pikine, Guédiawaye et Thiaroye.

Liberté d'expression

Manifestations en faveur de Sonko : suspension de deux chaînes de télévision pendant 72 heures et interruption de l'accès aux réseaux sociaux

Dans la soirée du 4 mars 2021 et après une journée de manifestations et d'affrontements, le Conseil national de régulation de l’audiovisuel du Sénégal (CNRA) a suspendu les chaînes de télévision privées Sen TV et Walf TV pour une durée de 72 heures pour avoir « persisté dans [leur] logique de violation de la réglementation en diffusant en boucle des images de violence ». Le CNRA avait mis en garde le 3 mars 2021 contre la diffusion de contenus faisant « explicitement ou implicitement l'apologie de la violence, incitant à des troubles à l'ordre public, ou de nature à constituer une menace pour la stabilité nationale ou pour la cohésion sociale ».

L'accès aux réseaux sociaux et aux applications de messagerie a été interrompu tôt le matin du 5 mars 2021. Selon NetBlocks, des indicateurs ont montré que l'accès à Facebook, à YouTube, à WhatsApp et à certains serveurs de Telegram a été restreint sur le réseau mobile Orange/ Sonatel. Les services concernés ont été rétablis à 7h30 (UTC).

Des journalistes menacés de mort

Au moins six journalistes de différents médias ont fait l'objet de menaces de mort après avoir couvert l'affaire Sonko, selon un communiqué de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) et du Syndicat des professionnels de l'information et de la communication du Sénégal (SYNPICS). Les journalistes Cheikh Omar Ndaw, Daouda Thiam, Yakham Mbaye, Zeynab Sankhare, Mame Maty Fall et Maimouna Ndour Faye ont dénoncé avoir reçu des menaces de mort d'individus non identifiés sur les réseaux sociaux. Le SYNPICS commente :

« Ces tentatives d’entrave à la liberté de presse sont inacceptables dans une république comme le Sénégal ! Au nom de quoi des journalistes qui font leur travail devraient subir l’ire de citoyens sénégalais allant jusqu’à leur nier le droit de vivre ? »

Des policiers agressent physiquement une camerawoman

Le 28 septembre 2020 la camerawoman Adja Ndiaye du média numérique Dakaractu a été agressée physiquement, jetée au sol et maîtrisée par des agents de police au commissariat du quartier Médina à Dakar. Ndiaye s'était rendue au commissariat de police pour faire un reportage sur le cas de DJ Malick, qui avait été convoqué par la brigade chargée de la cybercriminalité. Sa caméra a été endommagée.

Promulgation d'une nouvelle loi sur la presse comportant des dispositions restrictives

Le 6 Janvier 2021 le président Macky Sall a promulgué le nouveau Code de la presse, trois ans après son adoption. Ce code a été critiqué pour certaines de ses dispositions restrictives. Reporters sans frontières a demandé aux autorités sénégalaises de modifier le Code de la presse, notamment en ce qui concerne :

  • les peines de prison pouvant aller jusqu’à deux ans pour des faits de diffamation ou jusqu'à trois ans pour la publication de « fausses nouvelles » susceptibles de « porter atteinte au moral de la population » ou de « jeter le discrédit sur les institutions publiques » ;
  • l'article 194, qui prévoit des peines pouvant aller jusqu'à un an de prison pour les rédacteurs en chef dans l’incapacité de démontrer au moins sept ans d'expérience journalistique ou pour les directeurs de publication ne pouvant pas démontrer au moins dix ans d'expérience professionnelle ;
  • et l'article 192, qui autorise certaines autorités administratives à fermer un média en cas des « circonstances exceptionnelles », telles qu'une menace pour la sécurité de l'État ou l’incitation à la haine.

Assane Diagne de RSF résume :

« Le maintien de nombreuses et de très lourdes peines privatives de liberté pour de simples délits de presse, ou qui seraient la conséquence d’une expérience jugée insuffisante pour occuper des postes à responsabilité dans les médias fait peser des menaces importantes sur le journalisme au Sénégal. »