English

Changement constitutionnel : au moins 28 morts dans les manifestations depuis octobre 2019

En Guinée, les manifestations contre la nouvelle Constitution qui pourrait permettre au président Condé de se présenter pour un troisième mandat continuent. Certaines de ces manifestations ont tourné à la violence et la plupart ont fait l'objet d'un usage excessif de la force par les forces de sécurité et d'arrestations arbitraires de manifestants et de militants du FNDC. Des manifestants et des passants ont été tués en toute impunité.

Entre-temps, les élections législatives ont été renvoyées au 1er mars 2020. Elles devaient se tenir fin 2018 et avaient déjà été reportées à plusieurs reprises. En décembre 2019 les principaux partis d'opposition ont annoncé le boycott des élections en affirmant que les conditions pour garantir des élections libres et équitables n'étaient pas réunies. L'annonce par le président Condé de coupler le référendum sur la nouvelle Constitution aux élections législatives a provoqué un nouveau tollé.

La Guinée a été inscrite sur la liste de surveillance du Monitor CIVICUS en octobre 2019 pour les menaces immédiates et urgentes contre l'espace civique.

Réunion pacifique

Plusieurs morts lors de manifestations contre la nouvelle Constitution pouvant permettre au président Alpha Condé de briguer un troisième mandat

Depuis la dernière mise à jour du Monitor CIVICUS plusieurs manifestations se sont succédées dans le pays contre les projets du gouvernement de modifier la Constitution. Cette mesure est perçue comme une tentative du président Condé visant à briguer un troisième mandat. La Constitution actuelle limite les présidents à un maximum de deux mandats « consécutifs ou pas », tout en interdisant la modification de cette disposition par un simple amendement de la Constitution.

Le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), une plate-forme de plusieurs partis d'opposition, d'organisations de la société civile et de syndicats créée en avril 2019, a organisé des manifestations contre toute modification de la Constitution et contre un possible troisième mandat du président Condé. La plupart de ces manifestations ont fait l'objet d'un usage excessif de la force par les forces de sécurité et d'arrestations arbitraires de manifestants et de militants du FNDC. Des manifestants et des passants ont été tués en toute impunité. Selon l'Agence France-Presse (AFP) au moins 28 personnes et un agent de police ont été tués depuis le début des manifestations à la mi-octobre 2019.

Contrairement à ce qui est arrivé dans le passé, les autorités ont autorisé la tenue de certaines manifestations, bien que la dispersion et l'arrestation des manifestants se soient poursuivies dans la plupart des cas. Le 24 octobre 2019 les autorités locales ont autorisé une manifestation du FNDC, la première manifestation publique autorisée depuis juillet 2018 selon Human Rights Watch.

  • Le 4 novembre 2019 se sont produits des affrontements entre des personnes en deuil et les forces de sécurité lors d'un cortège funèbre à Conakry pour pleurer les victimes des manifestations d'octobre 2019 . Ces échauffourées se sont soldées par la mort d'au moins deux personnes et plusieurs blessés. Selon des informations parues dans les médias, les forces de sécurité ont utilisé des gaz lacrymogènes et des projectiles anti-émeute et des témoins affirment avoir entendu des coups de feu. Des manifestants auraient jeté des pierres, érigé des barricades et brûlé des pneus.
  • D'autres manifestations se sont aussi produites les 6 et 7 novembre 2019 à Conakry, à Mamou et à Boké mais aucun affrontement n'a été signalé.
  • Au moins une personne a été tuée par balles réelles dans le cadre d'une manifestation le 14 novembre 2019 à Conakry. Selon des informations parues dans la presse, des affrontements ont éclaté lorsque les forces de sécurité ont tenté de disperser les manifestants qui s'étaient écartés de l'itinéraire établi par les autorités locales. Elles avaient autorisé la manifestation mais l’itinéraire différait de celui demandé par le FNDC. Le FNDC déclare ne pas avoir été informé de cette modification par les autorités locales dans les 48 heures requises par la loi. Des manifestations auraient également eu lieu à Dalaba, à Boké, à Fria, à Mamou, à Koundara, à Lélouma, à Gaoual, à Sangarédi, à Tougué et à Kindia. À Kindia plusieurs membres du FNDC, dont le coordinateur régional du FNDC, Alsény Farinta Camara, ont été arrêtés en amont de la manifestation (voir Liberté d'association). Auparavant le maire de Kindia avait interdit la manifestation.
  • Les manifestations du FNDC se sont déroulées à Conakry, à Télimélé et à Labé le 26 novembre 2019 sans que des incidents majeurs soient signalés. De même, les manifestations du 10 décembre 2019 à Conakry, à Mamou, à Dalaba et à Labé se sont déroulées sans incident majeur. Un autre cortège funèbre a été organisé le 6 décembre au cimetière de Bambeto à Conakry pour commémorer et enterrer les dernières victimes des manifestations.
  • Le 6 janvier 2020 des milliers de personnes ont participé à de nouvelles manifestations baptisées « les marches de l'ultimatum » par le FNDC dans plusieurs villes du pays. Douze personnes auraient été blessées dans la ville de Kankan. À Kankan les bureaux du parti d'opposition Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) ont été saccagés ce jour-là.
  • Le FNDC a en outre appelé à des manifestations « massives » et « illimitées » à partir du 13 janvier 2020, ouvrant la voie à trois jours de manifestations. Le 13 janvier 2020 au moins deux personnes ont été tuées par balles réelles : une à Conakry et une autre dans la ville de Labé. Le lendemain, le 14 janvier, au moins une autre personne a été tuée par balles et trois autres ont été blessées à Labé lors des manifestations suivantes. De violents affrontements entre les forces de sécurité et les manifestants ont été signalés, ainsi que la destruction de biens. Le FNDC a appelé à la suspension des manifestations le 15 janvier 2020 afin « d'enterrer les victimes dans le calme et de permettre aux Guinéens de se réapprovisionner ».
  • Au moins une personne a été tuée à balles réelles lors d'affrontements entre les forces de sécurité et des manifestants dans le quartier de Cosa à Conakry lors des manifestations du 28 janvier 2020. Le lendemain, un autre jeune étudiant, Mamadou Saidou Bah, a été tué par balle à Conakry, où de nouveaux affrontements se sont produits. Selon l'AFP, Saidou est la 28ème victime tuée au cours des manifestations du FNDC depuis la mi-octobre 2019. Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montrant des agent de police qui utilisent une femme comme bouclier humain contre des pierres lancées par des manifestants le 29 janvier 2020 à Wanindara, Conakry, a provoqué l'indignation de la population.

Selon le FNDC au moins quinze personnes ont été blessées et quinze autre ont été arrêtées lors d'une action de protestation le 12 février 2020. Le FNDC avait appelé les habitants de Conakry à manifester en se rassemblant dans leurs propres quartiers.

Des femmes manifestent contre le massacre de manifestants

Le 19 novembre 2019 des femmes du FNDC ont défilé à Conakry pour demander justice pour le massacre de « leurs enfants » faisant ainsi référence à des manifestants, souvent des jeunes hommes et des étudiants, tués dans le cadre des manifestations. Auparavant, le 23 octobre 2019, environ 400 femmes ont manifesté à Conakry pour condamner le meurtre de manifestants entre le 14 et 16 octobre 2019. Comme nous l'avons signalé précédemment sur le Monitor CIVICUS, au moins neuf personnes ont été tuées lors de ces manifestations. 

Association

Arrestation et poursuite arbitraires de militants et de manifestants du FNDC

Le 14 novembre 201, cinq membres du FNDC ont été arrêtés dans la ville de Kindia alors qu'ils s'apprêtaient à manifester. Le maire de Kindia avait auparavant interdit la manifestation. Alsény Farinta Camara, coordinatrice régionale FNDC et membre de l'Association des Blogueurs de Guinée (ABLOGUI) et d'Africtivistes, et quatre autres membres ont été mis en examen pour « attroupement interdit sur la voie publique » et ont comparu devant le tribunal de première instance de Kindia le 10 décembre 2019. L'affaire a été renvoyée au 19 décembre. Ce jour-là, le tribunal a acquitté deux militants (Thierno Seydi Ly et Thierno Oumar Barry). Les trois autres militants du FNDC (Alseny Farinta Camara, Moussa Sanoh et Boubacar Diallo) ont été condamnés à quatre mois de prison, dont trois avec sursis. Les militants, ayant déjà passé 36 jours en détention, ont été remis en liberté.

Le 28 novembre 2019, la cour d'appel de Conakry a ordonné la libération provisoire des membres du FNDC et des militants de la société civile Abdourahamane Sanoh, Ibrahima Diallo, Sékou Koundouno, Mamadou Baïlo Barry et Alpha Soumah. Comme nous l'avons indiqué précédemment sur le Monitor CIVICUS, le 22 octobre 2019 le tribunal de Dixinn a condamné Abdourahamane Sanoh à une peine de prison d'un an et les quatre autres militants à des peines de prison de six mois pour « actes susceptibles de compromettre la sécurité publique et de troubler l'ordre public ». Ils ont été arrêtés le 12 octobre 2019, deux jours avant les manifestations du FNDC du 14 octobre 2019, pour avoir incité la population à manifester. Le 5 décembre 2019, le président de la cour d'appel a décidé de demander à la Cour constitutionnelle de se prononcer sur la constitutionnalité des poursuites engagées contre les cinq militants.

Selon des informations parues dans les médias, le 3 octobre 2019 le tribunal de première instance de Mafanco, à Conakry, a déclaré non coupables 26 membres du FNDC. Les membres du FNDC, arrêtés lors des manifestations du FNDC du 14 novembre 2019, ont été accusés de « participation délictueuse à un attroupement et destruction de biens publics » entre autres.

Selon les avocats du FNDC, il y aurait plus de 82 personnes interpellées pour « troubles à l'ordre public, incitation à la violence ou attroupement ». De plus, l'Organisation guinéenne des droits de l'homme (OGDH) a dénoncé les arrestations préventives, en amont des manifestations, souvent menées par « des hommes portant des cagoules ».

Salifou Beavogui, avocat du FNDC, a déclaré à RFI :

« Ce sont des arrestations qui ne reposent sur aucune base légale. Il y a plusieurs arrestations d’innocents. Certains sont même arrêtés à leurs domiciles, certains dans la rue, comme des passants, d’ailleurs. Certains même par leurs indications. Ce sont des personnes qui sont indexées auparavant et contre lesquelles les assauts sont organisés, et automatiquement, ils sont interpellés et conduits dans les services de sécurité. »

Expression

Agressions contre journalistes

Les journalistes Alhassane Fofana et Mamadou Djiwo Bahwere auraient été blessés lors qu'ils couvraient les manifestations du FNDC du 14 novembre 2019 (voir Liberté de réunion pacifique). Selon la Media Foundation for West Africa (MFWA), Fofana, journaliste du site MosaiqueGuinee.com, a été agressé par un gendarme alors qu'il tentait d'échapper aux gaz lacrymogènes lancés par les forces de sécurité. Il a été frappé et poignardé à la cuisse, tandis que son téléphone lui a été confisqué. Bahwere, du média en ligne LoupeGuinee.com, s’est évanoui à cause des fumées de gaz lacrymogène et a été piétiné par des manifestants tentant d'échapper aux gaz.

Selon des médias locaux, des membres de la coalition politique au pouvoir, le Rassemblement du Peuple de Guinée (RPG) Arc-en-Ciel, ont malmené le journaliste du site Guineematin.com Ibrahima Sory Diallo lors d'une assemblée générale ordinaire au siège du parti à Conakry le 2 novembre 2019 ; il a ensuite été trainé dehors par des agents de sécurité. Les membres de la coalition ont accusé le journaliste d'avoir écrit un article défavorable et sans fondement sur le président Condé quelques jours plus tôt. Selon un communiqué de l'Association guinéenne de la presse en ligne (Aguipel), deux autres journalistes d'Espace FM ont également été agressés et l'organisation a appelé tous ses membres à boycotter les assemblées générales hebdomadaires du RPG-Arc-en- Ciel jusqu'à nouvel ordre.

La Cour suprême ordonne la réouverture d'une station de radio après le retrait de sa licence de radiodiffusion

Le 28 novembre 2019 la Cour suprême de Conakry a ordonné la réouverture de la station de radio Continental FM. Le 29 octobre 2019 le régulateur national des médias, la Haute Autorité de la communication (HAC), avait retiré leur licence à Continental FM et à Ado FM, une autre station de radio basée à Conakry, à la suite d'une enquête sur une plainte du ministère de l'Information et de la Communication accusant les deux stations radio d'avoir installé illégalement leurs émetteurs sur les installations de la Radio Télévision Guinéenne, le diffuseur public national. La HAC a déclaré que les stations de radio « avaient violé l’esprit et le contenu des cahiers des charges portant condition d’implantation et d’exploitation de radiodiffusion et de télévision privée ».

Retrait d'accréditation et brève détention de deux journalistes d'Al Jazeera

Selon Reporters sans frontières (RSF) deux journalistes d'Al Jazeera, Nicolas Haque et le caméraman Hugo Bogaeert, ont été brièvement détenus à Conakry le 17 octobre 2019 et tous deux ont été accusés d'espionnage et de mise en danger de la sécurité de l'État. Ces accusations ont finalement été abandonnées après l'intervention de plusieurs responsables politiques. Les deux journalistes et leur facilitateur guinéen auraient été arrêtés alors qu'ils filmaient au Stade du 28 septembre, dans lequel le 28 septembre 2009, soit il y a plus de dix ans, les forces de sécurité avaient ouvert le feu, tué plus de 150 personnes et violé plus de 100 femmes lors d'une manifestation contre la candidature à l'élection présidentielle du chef de la junte militaire Moussa Dadis Camara, issu du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD). Selon les informations reçues par RSF, la HAC a ensuite retiré l'accréditation de Haque et Bogaeert et a déclaré que les accréditations des journalistes leur avaient été accordées pour « couvrir des événements dans des zones minières et non pour la réalisation de reportage de nature ethnique ». Le retrait des accréditations se serait produit après qu'Al Jazeera a diffusé un reportage sur la tension ethnique actuelle dans le pays.

Journaliste arrêté et placé sous contrôle judiciaire

Le 8 janvier 2020 des agents de police du service des enquêtes criminelles ont arrêté le journaliste Alpha Oumar Diallo du site d’information Verite224 en raison d'un article sur une présumée sextape impliquant le secrétaire général de la branche jeunesse de la coalition au pouvoir, le RPG Arc-en-Ciel, selon la MFWA. Il a ensuite été interrogé sur ses sources et placé sous contrôle judiciaire après avoir été interpellé devant un magistrat instructeur pour diffamation. La MFWA a commenté :

«Il est inacceptable de soumettre un journaliste à l’indignité de l’arrestation et de la détention alors que la police aurait pu le convoquer officiellement, surtout dans un pays qui a dépénalisé la diffamation et la calomnie. »