Contexte
La proposition d’amendement constitutionnel suscite la controverse
Le 9 septembre 2025, la proposition de modification de l’article 77 de la Constitution, pour permettre au président de diriger un parti politique, a suscité de vifs débats parmi les experts et la classe politique. Le professeur Gilbert Maoudinodji, expert en droit constitutionnel, a critiqué la réforme, qu’il a qualifiée de « violation flagrante » de la loi fondamentale. Il a averti qu’en acceptant la présidence du Mouvement patriotique du salut (MPS), le chef de l’État pourrait être considéré civilement et pénalement coresponsable des infractions commises par les membres du parti lors de campagnes, de manifestations ou d’autres événements. Il a souligné que, le cas échéant, le chef de l’État ne bénéficierait pas de l’immunité présidentielle, car celle-ci ne s’applique qu’aux actes accomplis dans le cadre de l’exercice de ses fonctions officielles. Il serait alors exposé à des risques juridiques semblables à ceux encourus par les dirigeants d’autres formations politiques. En outre, le professeur a avancé que cette démarche violerait les articles 76 et 77 de la Constitution, ce qui fragiliserait l’équilibre institutionnel et mettrait en danger la neutralité attendue de la présidence.
Reporters sans frontières s’inquiète de la multiplication des actes d’intimidation à l’encontre des journalistes
Dans un rapport publié le 27 août 2025, Reporters sans frontières (RSF) a révélé l’existence d’une campagne de surveillance et d’intimidation constante ciblant les journalistes tchadiens durant les 18 derniers mois. Dans le cadre de cette stratégie, des individus en tenue civile ou militaire auraient suivi clandestinement des journalistes à bord de véhicules banalisés. Cette pratique, qui vise ceux qui critiquent le gouvernement, a conduit certains journalistes à l’exil ou à la clandestinité, tandis que d’autres ont été contraints d’abandonner leur travail. Elle a ainsi créé un climat de peur et d’autocensure qui porte gravement atteinte à la liberté de la presse et à la santé mentale des journalistes. Même si l’Agence nationale de sécurité de l’État a rejeté ces affirmations, ces actions s’inscrivent dans un contexte plus large de répression caractérisé par des meurtres, des arrestations arbitraires, des actes de torture et des restrictions imposées aux médias. RSF a demandé aux autorités tchadiennes de mettre fin à ces pratiques et de protéger l’exercice du journalisme contre les représailles.
L’ancien Premier ministre, Succès Masra, est arrêté et condamné
Le 16 mai 2025, à N’Djaména, douze hommes armés en tenue militaire, agissant sur la base d’un mandat d’amener émis par le procureur Oumar Mahamat Kedelaye, ont arrêté l’ancien Premier ministre et chef de l’opposition, Succès Masra, à son domicile. Il a été placé en détention dans un lieu inconnu pour « incitation à la haine ». Cette arrestation fait suite aux violences communautaires meurtrières du 14 mai à Mandakao, dans la province du Logone occidental, qui ont fait au moins 41 morts et entrainé une série d’arrestations. Le procureur accuse Masra d’être responsable de ces violences. Ce dernier est arrivé en deuxième position lors des dernières élections présidentielles et avait été arrêté pour avoir critiqué le gouvernement du président Mahamat Idriss Déby Itno. Auparavant, il avait plaidé en faveur de la mise en œuvre de l’accord de Kinshasa de 2023, articulé autour de réformes en matière de sécurité, de gouvernance et de transparence politique.
Le 9 août 2025, à l’issue d’une audience publique, Succès Masra a été condamné à 20 ans de prison et à verser un milliard de francs CFA (environ 1 717 000 USD) de dommages et intérêts à l’État tchadien. Il a été reconnu coupable d’avoir « diffusé des messages de nature raciste et xénophobe », d’« associations de malfaiteurs » en relation au conflit intercommunautaire de Mandakao, et de « complicité de meurtre ».
Liberté d’expression
Un militant et un journaliste sont privés de leur nationalité
Le 17 septembre 2025, à N’Djaména, le président Mahamat Idriss Déby a prononcé, par voie de décret, la déchéance de nationalité du blogueur Makaila Nguebla, fondateur de TchadOne, et du journaliste Charfadine Galmaye Saleh, ancien conseiller à la présidence durant la transition. Tous deux ont été pris pour cible pour leurs critiques à l’égard des autorités et se trouvent actuellement en exil en raison des menaces qui pèsent sur leur sécurité. Le gouvernement les a accusés d’« intelligence avec les puissances étrangères » et d’« activités incompatibles avec la qualité de citoyen tchadien ». Cette décision a instauré un climat de peur parmi les journalistes, les militants et les citoyens, qui risquent désormais de se voir privés de leurs droits fondamentaux et de la protection de la loi. Après avoir été déchu de sa nationalité, Nguebla a déposé une plainte devant la justice française contre le président Mahamat Idriss Déby et plusieurs hautes autorités tchadiennes.
Un militant et ancien agent des services de renseignement est victime d’enlèvement
Le 19 juillet 2025, à N’Djamena, des hommes en uniforme militaire ont enlevé Abakar Adam Abakar, un activiste et ancien agent des services de renseignement, à son domicile, et l’ont emmené vers une destination inconnue. Abakar est connu pour ses critiques ouvertes à l’égard du gouvernement sur les questions de sécurité, un sujet particulièrement sensible dans le pays. Pour l’heure, le ministère de la Justice n’a pas ouvert d’enquête officielle.
La justice poursuit trois journalistes et rejette leur demande de mise en liberté provisoire
Le 2 juillet 2025, le tribunal spécial de N’Djaména a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de Monodji Mbaidiguim Olivier, directeur de publication du journal Le Pays et correspondant de RFI, de Mahamat Saleh Hisseine, journaliste à Télé Tchad, et de Ndilyam Alladoum, rédacteur en chef du Pays. Ces trois journalistes sont détenus depuis le 5 mars au centre de détention de N’Djamena. Ils sont accusés d’« entretien avec les agents d’une puissance étrangère et intelligences de nature à nuire à la situation militaire ou diplomatique du Tchad ou à ses intérêts économiques », des faits passibles d’une peine allant d’un à cinq ans de prison. Lors d’une audience publique, le 9ᵉ substitut du procureur a requis une peine de deux ans d’emprisonnement à l’encontre de Monodji Mbaidiguim et de ses coaccusés.
Comme nous l’avons signalé, Monodji et Alhissein ont été arrêtés à N’Djaména, respectivement les 5 et 9 mars 2025, soupçonnés d’avoir collaboré avec les autorités russes. Plus précisément, Monodji, Guekidata et Alhissein sont accusés de collusion avec le groupe paramilitaire russe Wagner et d’avoir prétendument fourni à la Russie des informations sensibles liées à la sécurité et à l’économie du Tchad. Olivier et ses coaccusés sont toujours en détention.
Le parquet empêche toute enquête indépendante sur le massacre de Mandakao
Le 14 juin 2025, le procureur de la République près le tribunal de grande instance de N’Djaména, Oumar Mahamat Kedelaye, a adressé une mise en garde aux journalistes et aux acteurs de la société civile, leur interdisant de mener des enquêtes indépendantes sur le massacre perpétré en mai 2025 à Mandakao, dans la région du Logone-Occidental. Il a justifié sa décision « compte tenu de la sensibilité » de l’affaire, insistant sur le fait que toute démarche parallèle à l’enquête officielle exposerait ses auteurs à des poursuites judiciaires. Cet avertissement fait suite à la publication d’un rapport de la mission d’enquête du Collectif des associations des droits de l’homme (ADH), qui présentait une version différente des faits survenus à Mandakao. Le procureur de la République a menacé de poursuites les journalistes et les membres de la société civile qui tenteraient d’enquêter sur l’incident. Près de 42 personnes y auraient trouvé la mort, principalement des femmes et des enfants de la communauté peule.
Liberté de réunion pacifique
Les autorités gouvernementales interdisent plusieurs manifestations pacifiques
Le 24 septembre 2025, à N’Djaména, le ministère de la Sécurité publique et de l’Immigration a interdit, par l’arrêté nᵒ 367/PR/PM/MSPI/SG/2025, toute manifestation programmée du Parti des nationalistes pour la justice, la paix et le développement (PNJPD). Pour justifier sa décision, le ministre a avancé que la formation n’avait pas précisé la date d’une marche à venir ni respecté les dispositions de l’article 6 de l’ordonnance nᵒ 011/PR/2023 du 1ᵉʳ août 2023 relative aux manifestations sur la voie publique, et qu’il y avait un risque de trouble à l’ordre public. L’arrêté précise que toute tentative visant à organiser ladite marche exposerait les responsables du parti à des poursuites en cas de troubles, de dommages ou d’infractions. Le directeur général de la Police nationale, le directeur général de la Gendarmerie nationale, le commandant de la Garde nationale et nomade du Tchad ainsi que la délégation générale du gouvernement auprès de la commune de N’Djaména ont été chargés de veiller au respect de cette interdiction.
Le 8 septembre 2025, à N’Djaména, le ministère de la Sécurité publique a interdit une manifestation pacifique organisée par le Parti des travailleurs pour le progrès et la cohésion sociale (PTPAS), prévue le 11 septembre. Pour justifier cette décision, le ministère a invoqué un « risque de trouble à l’ordre public » et le non-respect des lois régissant les manifestations sur la voie publique.
Le 22 mai 2025, à N’Djaména, le ministre de la Sécurité publique et de l’Immigration a pris un arrêté interdisant les manifestations pacifiques du Parti Union nationale pour le changement (UNC), prévues le 24 mai dans tout le pays. La manifestation avait été convoquée pour « exiger la libération immédiate » du docteur Masra Succès, président du parti Les Transformateurs, de Gam Robert, secrétaire général du Parti socialiste sans frontières (PSF), ainsi que de nombreuses autres personnes. Cette décision aurait été motivée par le risque de trouble à l’ordre public et le non-respect présumé des dispositions des articles 5 et 6 de l’Ordonnance nᵒ 011/PR/2023 du 1ᵉʳ août 2023, relatives aux manifestations sur la voie publique. Le texte prévoit que les organisateurs seront responsables devant la justice de tout dommage, effraction ou autre infraction résultant du non-respect de l’ordonnance.
Le 17 avril 2025, à N’Djamena, le ministère de la Sécurité publique et de l’Immigration a interdit, par l’arrêté nᵒ 126, une marche prévue le 20 avril 2025 par le Collectif des lauréats des Écoles normales supérieures en attente d’intégration. Avec cette mobilisation pacifique, les diplômés entendaient réclamer leur intégration rapide dans la fonction publique. Le gouvernement a justifié cette interdiction par des raisons de sécurité publique, dans un contexte de tensions incessantes liées aux demandes d’intégration des diplômés. Le ministère a soutenu qu’il s’agissait d’une mesure préventive adoptée en réponse à ces préoccupations.
Le 13 avril 2025, Salahadine Ahmat Mahamat, préfet du département de Guera, dans la province homonyme, a annoncé l’interdiction formelle d’une manifestation pacifique des maîtres communautaires prévue le lendemain pour réclamer de meilleures conditions de travail. Selon le préfet, les organisateurs n’auraient pas respecté le délai de préavis de soixante-douze heures requis par la loi pour le dépôt de la demande d’autorisation. Dans un communiqué, la préfecture a prévenu que les contrevenants s’exposeraient à des sanctions sévères prévues par la législation tchadienne.
Liberté d’association
Des militants de l’opposition politique sont arrêtés arbitrairement
Le 22 mai 2025, à N’Djaména, des agents des services de renseignement ont arrêté et détenu le militant du parti Les Transformateurs Siguidé Djimtoïdé, alias « Révolutionnaire tchadien ». Son arrestation fait suite à ses critiques ouvertes à l’égard du gouvernement après la détention de Succès Masra. Son avocat a relaté que son client avait fait l’objet de plusieurs menaces anonymes de la part d’individus cherchant à s’enquérir de sa localisation le jour de son arrestation. La famille de Djimtoïdé a déclaré qu’elle n’avait pas pu lui rendre visite alors qu’il était détenu à la Direction générale des renseignements et d’investigations et qu’il avait été contraint de faire des publications contre son parti.
Le Tchad met soudainement fin à son partenariat avec une ONG
Le 6 octobre 2025, le gouvernement a annoncé la rupture d’un partenariat de quinze ans avec l’ONG African Parks Network, qui gérait la réserve d’Ennedi et le parc naturel et culturel de Zakouma. Il a évoqué la recrudescence du braconnage, le manque d’investissements dans les infrastructures et les projets communautaires, ainsi que le non-respect des clauses du partenariat. Le ministre de l’Environnement, de la Pêche et du Développement durable, Hassan Bakhit Djamous, a mis en avant ces préoccupations pour étayer la décision. De son côté, African Parks a contesté ces accusations et souligné ses efforts en matière de conservation, ainsi que les discussions en cours avec le gouvernement pour trouver des solutions. L’ONG a fait l’objet de critiques pour son recours présumé à des méthodes qualifiées de coloniales et militaristes, illustrant ainsi les tensions entre les impératifs de conservation et le respect des droits des communautés locales.