Le 18 octobre 2020 la Guinée a tenu des élections présidentielles controversées et contestées à la suite d'un référendum constitutionnel en mars 2020 et d'une nouvelle Constitution permettant au président sortant Alpha Condé de briguer un troisième mandat. La campagne électorale a été entachée de discours clivants et haineux qui ont poussé le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme à publier une déclaration exhortant les hommes politiques à « s'abstenir d'utiliser un langage provocateur qui pourrait conduire à la violence, à la discrimination et à d'autres violations des droits de l'homme ». Le vote du 18 octobre 2020 a été suivi de manifestations et de violences qui ont fait plusieurs morts. Parmi les autres violations qui se sont produites dans le cadre des élections figurent la perturbation des réseaux Internet et téléphoniques, ainsi que la suspension des médias.

Le 24 octobre 2020 la commission électorale guinéenne a annoncé Alpha Condé vainqueur du scrutin avec 59,5 % des voix ; déclaration confirmée par la Cour constitutionnelle le 7 novembre 2020 mais rejetée par l'opposition.

Des rapports sur les droits de l'homme condamnent la répression des manifestations

Dans son rapport intitulé « Marcher et mourir : urgence de justice pour les victimes de la répression des manifestations en Guinée » et publié le 1er octobre 2020, le groupe de défense des droits de l'homme Amnesty International affirme qu'au moins 50 personnes ont été tuées et près de 200 ont été blessées lors des manifestations qu'a connues le pays entre octobre 2019 et juillet 2020. Ces manifestations comprennent celles contre les changements constitutionnels, contre le manque d'électricité et contre la gestion du cordon sanitaire pendant la pandémie de COVID-19. En outre, au moins 70 personnes ont fait l'objet d'arrestations, ou de détentions arbitraires ou au secret pour avoir exprimé leur désaccord ou pour avoir exercé leur droit de réunion pacifique. Parmi ceux-ci on trouve quinze membres du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) qui ont été visés. Amnesty International affirme que son rapport, qui s'appuie sur plus de cent entretiens et des centaines de discours, de déclarations, de vidéos, de photographies et d'articles parus dans les médias, fournit des preuves crédibles de la responsabilité de membres des forces de défense et de sécurité guinéennes dans la mort et les blessures de manifestants et de passants en raison d'un usage excessif de la force, notamment de balles réelles. En outre, ces violations des droits de l'homme sont restées impunies puisqu'aucune des enquêtes pénales annoncées n'a pas été suivie.

Suite à la publication de son rapport « République de Guinée, un troisième mandat d'Alpha Condé à quel prix ? » le 5 octobre 2020, le mouvement Tournons la Page a déposé une plainte contre la République de Guinée auprès de la Cour pénale internationale (CPI) affirmant que la répression systématique des manifestants et des militants dans le contexte des changements constitutionnels et du référendum constituent des crimes contre l'humanité. Ce rapport souligne qu'au moins 52 personnes ont été tuées par les forces de défense et de sécurité entre avril 2019 et mars 2020 dans le cadre des manifestations contre le projet du président Alpha Condé de modifier la Constitution.

Dans son rapport intitulé « Ils ont laissé les gens s’entretuer : violences à Nzérékoré lors du référendum constitutionnel et des élections législatives en Guinée », Human Rights Watch affirme que les forces de sécurité, déployées pour garantir la sécurité du scrutin législatif et du référendum du 22 mars 2020, n'ont pas protégé les citoyens et ont commis des violations des droits de l'homme à Nzérékoré. Au moins 32 personnes ont perdu la vie à Nzérékoré lors des violences intercommunautaires et des affrontements entre partisans du gouvernement et de l'opposition.

Liberté de réunion pacifique

Élection présidentielle controversée : au moins 21 morts lors des manifestations et des violences postélectorales

Au lendemain de l'élection présidentielle, des manifestations et de violents affrontements ont éclaté à Conakry entre les forces de sécurité et les manifestants, provoquant la mort de plusieurs personnes et la destruction de biens et de bâtiments. Des affrontements ont également été signalés à Coyah et Dubreka. Le 22 octobre 2020 les autorités ont fait appel à l'armée pour « maintenir l'ordre ».

Selon les autorités et comme annoncé sur la chaîne de télévision publique RTG, 21 personnes sont mortes dans les violences postélectorales depuis le 19 octobre 2020, dont six agents des forces de sécurité. Lors d'un appel avec Human Rights Watch le ministre de la Sécurité et de la Protection civile Albert Damatang Camara a nié que quiconque ait été tué par les forces de sécurité. Le parti d'opposition Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) affirme cependant qu'au moins 46 personnes sont mortes.

Human Rights Watch a accusé les forces de sécurité d'avoir fait un usage excessif de la force pour disperser des manifestations menées par l'opposition dans plusieurs quartiers de Conakry après les élections. Cette organisation affirme que la police et les gendarmes ont utilisé des gaz lacrymogènes et, dans certains cas, des balles réelles, tuant au moins douze personnes. Grâce à des témoignages, à des images satellites et à des vidéos authentifiées, Amnesty International a pu établir que les forces de sécurité et de défense guinéennes ont utilisé des « armes de guerre » dans plusieurs villes, notamment à Conakry et Labé. Selon le FNDC, deux de ses coordinateurs locaux ont été tués par balles réelles tirées par les forces de sécurité. Il s'agit de Boubacar Baldé, tué à Sonfonia Gare 2 (Conakry), et de Daouda Kanté, tué à Pita. Au total, 325 personnes ont été arrêtées dans le cadre des violences postélectorales selon la Cour d'appel de Conakry.

Cellou Dalein Diallo, principal leader de l'opposition, a été assigné à résidence de fait du 20 au 28 Octobre 2020, son domicile ayant été encerclé par les forces de sécurité. Auparavant, le 19 octobre, Diallo s'était déclaré vainqueur du scrutin, avait fait des allégations de fraude massive et avait appelé ses partisans à se mobiliser.

Une délégation de représentants des Nations Unies, de l'Union africaine et de la CEDEAO est arrivée à Conakry le 25 octobre 2020 dans le cadre d’un effort de médiation.

Interdiction des manifestations publiques

Le 22 octobre 2020 les autorités ont « rappelé » aux formations politiques l'interdiction des manifestations politiques de masse en raison de la pandémie de COVID-19. L'opposition a accusé le gouvernement d'instrumentaliser et de politiser la pandémie. L'annonce faisait suite à un appel à manifester du parti de l'opposition UFDG afin de protester contre ce qu'ils qualifient de « hold-up » électoral et contre l'arrestation de plusieurs membres de l'opposition après les élections.

Liberté d'association

Le militant du FNDC et coordinateur adjoint de Tournons la Page Guinée Oumar Sylla, alias Foniké Menguè, a été arrêté par des agents en civil le 29 septembre 2020 dans le quartier de Matoto à Conakry alors qu'il s'apprêtait à participer à une manifestation du FNDC. Selon la Fédération internationale des droits humains (FIDH), son arrestation s'est faite dans la violence et il a été transféré à la Direction nationale de la police judiciaire (DPJ) où il a été interrogé. Il est accusé d'« attroupement illégal », de « trouble à l’ordre public », d'« atteinte à la sûreté de l’État » et de « destruction de biens publics ». Au moment de la rédaction de cet article Oumar Sylla était toujours en prison. Dans une déclaration commune l'OSC Agir ensemble pour les droits de l'homme commente :

« Si l’état de droit fonctionne en Guinée, il est attaqué par le pouvoir politique qui abuse de sa capacité à faire arrêter les militants de la société civile. Ce harcèlement doit cesser. La place des défenseurs des droits humains n’est pas en prison. »

Comme nous l'avions indiqué précédemment sur le CIVICUS Monitor, Oumar Sylla avait déjà été arrêté le 17 avril 2020 à la suite d'une interview à la radio qui lui a valu d'être accusé de « diffusion de fausses informations » et de « violences et de menaces de mort ». Il a été remis en liberté le 27 août 2020 après sa relaxe par le Tribunal de première instance de Dixinn.

Liberté d'expression

Perturbation des réseaux téléphoniques et Internet

Entre le 23 et le 27 octobre 2020 les réseaux Internet et téléphoniques ont été gravement perturbés en Guinée. Les données réseau de l'observatoire d'Internet de NetBlock ont confirmé que la connectivité nationale d’Orange, l’opérateur principal, avait été fortement perturbée ; la connectivité était à de neuf pour cent des niveaux normaux. Des restrictions partielles de l'accès aux réseaux sociaux et aux plate-formes ont été observées sur les réseaux de MTN et de Cellcom. Ces restrictions Internet et téléphoniques ont commencé le matin du 23 octobre, alors que le pays attendait l'annonce des résultats officiels des élections.

Suspension de plusieurs stations radio et d'un média numérique

Le 18 octobre 2020 le gouverneur de Kankan Sadou Camara a ordonné la suspension des stations de radio Futur Media, Baobab Media, Horizon FM, Milo FM et Nabaya FM alors qu'elles diffusaient en direct les résultats électoraux de Sabari FM, une radio de Conakry. Selon la Fondation des médias pour l'Afrique de l'Ouest (MFWA), il a fallu l'intervention de l'Union des radios et télévisions indépendantes de Guinée (URTELGUI) pour que le gouverneur revienne sur sa décision.

En parallèle, le même jour la Haute Autorité de la Communication (HAC) a suspendu le média numérique Guineematin.com pendant un mois pour avoir diffusé en direct sur sa page Facebook des opérations de dépouillement dans un bureau de vote. La HAC a levé sa suspension le 2 novembre 2020.

Agression contre des journalistes

Selon la MFWA, le 13 octobre 2020 des journalistes de Guineematin.com qui couvraient la campagne du leader de l'opposition Cellou Dalein Diallo ont été agressés par des voyous de partis politiques à Kankan. Les assaillants ont lancé des projectiles sur la voiture des journalistes et ces derniers se sont échappés lorsqu'un des agresseurs a sorti une bouteille d’essence.