Flambée de violence avant, pendant et après les élections législatives et présidentielles de décembre 2020

L'accord de paix conclu entre quatorze groupes armés et le gouvernement de la République centrafricaine — négocié en février 2019 et soutenu par l'Union africaine — a été encore sapé par la création d'une nouvelle coalition rebelle, la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), en décembre 2020 à l'approche de des élections présidentielles et législatives. Selon Human Rights Watch, la CPC est composée de six groupes rebelles signataires de l'accord de paix de 2019 et qui ont fait des ravages à l'approche des élections, notamment en bloquant les principales voies d'approvisionnement menant à Bangui. Cette situation a poussé les acteurs internationaux, tels que les Nations unies, à intensifier les opérations militaires. Les violences sont survenues dans un contexte de tension politique accrue exacerbée par la décision de la Cour constitutionnelle d'interdire à François Bozizé de se présenter aux élections présidentielles. Bozizé est un ancien président ayant pris le pouvoir lors d'un coup d'État en 2003. Il a fait l'objet de sanctions de l'ONU et un mandat d'arrêt pèse sur lui pour des accusations de meurtres, d'actes de torture et d'autres crimes ; il est également accusé par le gouvernement d'encourager les groupes rebelles.

Les élections présidentielles et législatives se sont déroulées le 27 décembre 2020 et ont été entachées de violence et marquées par un faible taux de participation : seulement 35 % des électeurs inscrits ont pu voter selon la Cour constitutionnelle. L'annonce de la victoire de l'actuel président Faustin Archange Touadéra aux élections présidentielles — contestées par l'opposition et des groupes rebelles armés — a déclenché davantage d'actions violentes chez la coalition rebelle CPC, qui a lancé des attaques dans tout le pays, notamment dans la capitale Bangui, forçant ainsi des milliers de personnes à fuir. Les candidats de l'opposition ont demandé l'annulation des résultats des élections en invoquant des irrégularités et l'insécurité lors du vote. Le 18 janvier 2021 la Cour constitutionnelle a confirmé Faustin Touadéra comme vainqueur des élections présidentielles. Le 21 janvier 2021 les autorités ont décrété l'état d'urgence pendant quinze jours.

La Cour pénale spéciale (CPS) et la lutte contre l'impunité

Dans son nouveau rapport intitulé « République centrafricaine. Au procès ces chefs de guerre ont baissé la tête. La difficile quête de la justice », l'organisation de défense des droits de l'homme Amnesty International dresse un bilan sur les efforts de la République centrafricaine pour lutter contre l'impunité. Selon ce rapport, la Cour pénale spéciale (CPS), un tribunal hybride soutenu par l'ONU, chargé d'enquêter et de poursuivre les violations graves des droits de l'homme commises depuis 2003, et inauguré en octobre 2018, manque de transparence concernant ses procédures, car on en sait peu des événements et des crimes sur lesquels enquêtent les juges d'instruction dans une dizaine d'affaires, et l'on ignore l'état d'avancement de ces dossiers. De plus, le recrutement de juges internationaux et un retard dans le système d'aide légale de la CPS ont été identifiés comme des obstacles entravant le fonctionnement de la Cour. Parallèlement, les tribunaux ordinaires ont repris les procès au pénal en 2015 mais leur fonctionnement est compromis par un manque de personnel, d'équipements et d'infrastructures et les sessions pénales restent sous le minimum requis par la loi. Le conflit et l'insécurité persistants ainsi que le manque d'indépendance des autorités policières et judiciaires à l'égard du pouvoir exécutif brident davantage les tribunaux ordinaires dans leur lutte contre l'impunité.

Liberté d'association

Les attaques contre les ONG et les travailleurs humanitaires continuent

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (BCAH), un total de 424 épisodes à l'encontre des organisations humanitaires ont été signalés en République centrafricaine en 2020. Ces événements montrent ainsi la situation précaire du travail humanitaire dans le pays. Les cambriolages et les vols sont les faits les plus dénoncés avec 211 cas. Trois travailleurs humanitaires ont été assassinés et 29 membres du personnel humanitaire ont été blessés en 2020.

La situation sécuritaire oblige régulièrement les organisations humanitaires à cesser ou à suspendre leurs opérations dans certaines zones, comme ce fut le cas à Ndélé, dans le nord du pays, où quatre organisations humanitaires internationales ont décidé de suspendre leurs activités en mai 2020 à la suite de violences survenues depuis mars 2020 et d'attaques ciblées contre des ONG humanitaires. Enguerrand Roblin, chef de mission de Première urgence internationale en République centrafricaine, explique à RFI :

« On a assisté au démarrage d’un cycle de criminalité et de banditisme à l’encontre des ONG sans précédent à Ndélé. Il y a eu des braquages, des cambriolages et des intrusions armées, aussi bien dans les bases des ONG que dans les entrepôts dans lesquels on stocke les biens. Il y a eu quasiment un braquage chaque jour, ce qui a causé non seulement des pertes matérielles mais aussi des actes de violence lors de ces cambriolages : des staffs ont été menacés l’arme sur la tempe ! »

Liberté de réunion pacifique

Le 24 décembre 2020, quelques jours avant les élections, environ 200 femmes se sont rassemblées devant la MINUSCA à Bangui, la mission de l'ONU en République centrafricaine, et ont marché pour la paix dans le pays.

Le 15 juin 2020 les forces de sécurité auraient dispersé une réunion de la plate-forme d'opposition Front uni pour la défense de la nation. Un rassemblement de la plate-forme était prévu dans un stade de Bangui mais les forces de sécurité l'ont empêché. Une centaine de personnes se sont ensuite regroupées à 200 mètres du stade, mais ce rassemblement a également été dispersé par les forces de sécurité. Selon les organisateurs, les agents ont usé des balles réelles pour faire des tirs de sommation. Les autorités auraient interdit le rassemblement en invoquant des raisons de sécurité.

Liberté d'expression

Le 30 novembre 2019, à la veille de la fête nationale de la République centrafricaine, un agent de police a tiré deux fois dans l'air et une troisième fois sur un journaliste de Radio Maïgaro qui a été blessé à la jambe. Le journaliste Bruno Makilo couvrait une cérémonie dans la ville de Bouar et aurait demandé à un groupe de personnes de se taire pendant l'hymne national, ce qui a provoqué une altercation. Le policier, responsable de la sécurité de la cérémonie, a répondu à l'altercation en tirant avec son arme. Arnaud Froger de Reporters sans frontières (RSF) s'insurge :

« Ouvrir le feu sur un journaliste dans l’exercice de ses fonctions est un acte grave qui ne peut pas rester impuni. Nous demandons aux autorités de s’assurer que ce policier soit dûment sanctionné et jugé pour les faits qu’il a commis. Si l'impunité prévaut souvent pour les crimes contre les journalistes, les autorités de la République centrafricaine n’ont cette fois aucune raison de ne pas prendre les mesures disciplinaires et judiciaires appropriées. »

Le 15 juin 2019 les agents de police de l’Office centrafricain de répression du banditisme ont arrêté et agressé physiquement deux journalistes français alors qu'ils couvraient un rassemblement d'opposition non autorisé à Bangui, la capitale du pays. Florent Vergnes et Charles Bouessel de l'Agence France-Presse (AFP) ont par la suite été interrogés pendant plusieurs heures et ont été accusés d'avoir contribué à l'organisation de la manifestation. Ils ont été relâchés après six heures de garde à vue.