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Les journalistes haïtiens affrontent une spirale de violence

Un agent de police saisit la carte de presse d'un journaliste lors d'une manifestation. 30 octobre 2022, REUTERS/Ralph Tedy Erol.

Expression

L'insécurité et la violence continuent de troubler le quotidien des travailleurs de la presse ; certains ont dénoncé avoir subi des attaques perpétrées par des bandes criminelles ainsi que par les forces de sécurité haïtiennes. Cette situation a conduit les organisations internationales telles que Reporters sans frontières (RSF) à réclamer des mesures urgentes pour garantir que le personnel des médias puisse travailler en toute sécurité sans être pris pour cible. En décembre, l'Association interaméricaine de la presse a fait savoir que neuf journalistes haïtiens ont été assassinés en 2022, ce qui fait d'Haïti le deuxième pays des Amériques le plus durement frappé par la violence contre la presse.

Un mois d'octobre marqué par les violences contre les journalistes

Le 24 octobre 2022, les autorités des Cayes ont confirmé qu'elles avaient retrouvé le corps du commentateur radio Garry Tess, porté disparu depuis le 18 octobre 2022. Avocat, il avait également travaillé comme analyste politique et avait animé l'émission de radio « Gran Lakou » sur Radio Lébon FM aux Cayes.

Le 25 octobre 2022 à Port-au-Prince, le journaliste d'investigation Roberson Alphonse a survécu à une attaque à l'arme à feu alors qu'il se trouvait dans sa voiture. Il a été blessé aux deux bras et plus de dix impacts de balles ont été trouvées sur son véhicule. Alphonse est rédacteur en chef du journal Le Nouvelliste et directeur de l'information de Radio Magik9.

Le 30 octobre 2022, le journaliste Romelson Vilcin a été tué alors qu'il protestait contre l'arrestation d'un de ses confrères. Une dizaine de journalistes s'étaient rassemblés devant un commissariat de police à Port-au-Prince pour demander la libération de Robest Dimanche de Radio Télé Zenith, arrêté ce jour alors qu'il couvrait une manifestation.

Selon l'Association des journalistes haïtiens (AJH), des membres de la police nationale ont utilisé des gaz lacrymogènes et tiré à balles réelles contre les journalistes qui manifestaient, et certains ont été frappés avec des bâtons. Vilcin aurait été touché à la tête par une grenade lacrymogène et serait mort quelques heures plus tard des suites de ses blessures. Plusieurs journalistes ont été blessés et se sont fait confisquer leur matériel et leur équipement de travail. Dimanche a raconté qu'il a été libéré après avoir passé dix heures en garde à vue, et qu'il prévoyait de porter plainte contre les agents qui l'ont détenu et agressé.

Vilcin avait travaillé comme correspondant pour Génération 80, une station de radio de Port-de-Paix, dans le nord-ouest du pays, et pour les sites indépendants Jim Studio et Zenyez TV. L'AJH a condamné les violences contre la presse et a appelé les autorités à identifier les responsables de cette répression brutale et du meurtre de Vilcin.

Des inconnus abattent un journaliste radio 

Le 18 décembre 2022, le journaliste radio Francklin Tamar a été tué par balles par deux attaquants à moto dans une rue proche de son domicile à Port-au-Prince. Il a été atteint à deux reprises et est décédé sur le chemin de l'hôpital. Il était bien connu du public et avait couvert l’actualité musicale et culturelle pendant plus de vingt ans. Depuis 2015, il travaillait à Radio Solidarité, où il animait l'émission culturelle journalière « Konpa Konpa » et le programme hebdomadaire « Samedi culture » consacré à la promotion de musiciens haïtiens.

Réunion pacifique

Le 4 octobre 2022, des milliers de personnes ont manifesté à Port-au-Prince contre la gestion gouvernementale de la pénurie de carburant et de la flambée des prix. Cette mobilisation s’est tenue après les vacances d'été, le jour de la rentrée scolaire, qui avait été reportée d'un mois. Selon les médias, la police a tiré des gaz lacrymogènes et des coups de feu en l'air pour disperser la foule.

Le 10 octobre 2022, des milliers d'Haïtiens sont de nouveau descendus dans la rue pour protester contre le gouvernement, après que le premier ministre Ariel Henry a demandé de l'aide militaire étrangère. À Port-au-Prince, les manifestants ont érigé des barricades de pneus enflammés et ont lancé des pierres à la police, qui à son tour a tiré des gaz lacrymogènes. Selon la BBC, certains manifestants ont ensuite commencé à piller un hôtel. Une femme a été tuée par balle, apparemment par la police, durant les affrontements avec les manifestants. Le Monde et l'AFP ont signalé plusieurs blessés par balles.

Le 17 octobre 2022, les forces de l'ordre ont réprimé une manifestation similaire aux Cayes. Selon Le Nouvelliste, la police a tiré des gaz lacrymogènes et a employé des armes à feu contre les manifestants, faisant au moins trois blessés par balle. Les manifestations antigouvernementales se sont succédé tout au long de l'année.

Association

Durant les derniers mois de 2022, les organisations humanitaires ont continué de surmonter des difficultés extrêmes pour maintenir leurs opérations en Haïti. Par exemple, l'organisation humanitaire Caritas a signalé que quatre de ses bureaux ont été vandalisés et saccagés entre septembre et octobre 2022, provoquant des dégâts matériels considérables. Le 6 octobre 2022, aux Cayes, un entrepôt appartenant à l'UNICEF, le Fonds des Nations Unies pour l'enfance, a également été saccagé. L'agence internationale a expliqué que les pilleurs se sont emparés de fournitures médicales, de denrées alimentaires, de matériel scolaire et d'équipements pour réparer le réseau d'eau.

La société civile s'oppose aux appels à l'intervention étrangère

Dans une lettre publiée le 31 octobre 2022, plus de 90 organisations de la société civile ont exhorté le président américain Joe Biden à rejeter les appels à une intervention militaire internationale dans le pays. Elles ont fait valoir qu'une telle intervention « perpétuerait et renforcerait la mainmise du premier ministre Ariel Henry sur le pouvoir, et ne contribuerait guère à remédier aux causes profondes de la crise actuelle ». Ces groupes ont encouragé le gouvernement de Joe Biden à soutenir plutôt un dialogue politique mené par les Haïtiens. Elles ont aussi affirmé que les États-Unis devraient faire respecter leurs lois sur le trafic illicite d'armes, le blanchiment de capitaux et l'évasion fiscale, en mettant l'accent sur les acteurs qui contribuent à la violence. En outre, elles ont exhorté le gouvernement de Joe Biden à mettre fin à toutes les déportations et les expulsions de migrants vers Haïti, et à accorder à nouveau le statut de protection temporaire aux ressortissants haïtiens.

Cette mobilisation de la société civile est intervenue après les demandes officielles d'aide étrangère du gouvernement, les appels du secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, en faveur du déploiement immédiat d'une force armée internationale spéciale à Haïti, et la diffusion d'informations indiquant que les États-Unis et le Canada tenaient des pourparlers à ce sujet. Dans leur lettre, les organisations ont affirmé :

« Les États-Unis doivent contribuer à assouvir la soif de démocratie, de paix et de stabilité économique du peuple haïtien. À cette fin, ils doivent écouter la société civile haïtienne et défendre les solutions menées par les Haïtiens en apportant leur soutien à la consolidation de la paix et à un développement équitable. »

Défenseurs des droits de l'homme : un expert exprime son inquiétude

Dans un communiqué daté du 19 décembre 2022, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des défenseurs et des défenseuses des droits de l'homme, Mary Lawlor, a déclaré qu'elle est « extrêmement préoccupée par la sécurité des défenseurs des droits de l'homme en Haïti ». L'expert a signalé que les risques pour les défenseurs des droits de l'homme (DDH) haïtiens ont augmenté dans un climat d'insécurité totale. Les niveaux actuels de violence empêchent les défenseurs des droits de l'homme de poursuivre leur travail. Certains craignent que les menaces qu'ils ont reçues dans le passé soient mises à exécution maintenant, alors qu'il n'y a pas d'état de droit pour mettre fin à l'impunité des auteurs ou dissuader les agresseurs potentiels. Dans ce contexte, la rapporteuse a exhorté les autorités haïtiennes et la communauté internationale à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour soutenir les défenseurs des droits de l'homme dans le pays. À long terme, a-t-elle déclaré, ils seront la clé pour mettre fin à l'inégalité et à l'injustice, devenues la norme dans le pays.