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Jeudi noir : au moins 50 morts lors des manifestations contre la prolongation de la période de transition militaire

Des parents et des amis autour du cercueil du journaliste Oredje Narcisse, tué lors d'une manifestation prodémocratie. N'Djamena, 28 octobre 2022. REUTERS/ Mahamat Ramadane via Gallo.

Le « dialogue national inclusif et souverain » annoncé au début de la période de transition de 18 mois a finalement débuté en août 2022. Il servira à mettre en place le cadre constitutionnel du futur gouvernement civil après la transition. Ce dialogue a été boycotté par une partie de la société civile et de l'opposition, notamment par le collectif revendicatif Wakit Tama et par le parti d'opposition Les Transformateurs.

Début octobre, à la fin du dialogue, plusieurs résolutions ont été adoptées « par consensus », en particulier la prolongation de la période de transition de deux ans supplémentaires et la dissolution du Conseil militaire de transition (CMT), qui devra être remplacé par un gouvernement de transition. En outre, Mahamat Idriss Déby Itno, jusqu'alors président du CMT, a été autorisé à se présenter aux prochaines élections présidentielles, contrairement aux promesses faites à l'Union africaine au début de la transition.

Un gouvernement d'union nationale de la transition a été formé et l'ancien chef de l'opposition Saleh Kebzabo de l'Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR) a été nommé premier ministre. Le 10 octobre 2022, Mahamat Idriss Déby Itno a été officiellement investi président de la transition.

Liberté de réunion pacifique

Au moins cinquante personnes tuées lors des manifestations pour réclamer le retour rapide à la démocratie

Le 20 octobre 2022, des dizaines de personnes ont été tuées lors de manifestations qui ont eu lieu dans tout le pays contre la prolongation de deux ans de la période de transition décidée par la junte militaire. Les acteurs de la société civile et de l'opposition, en particulier la plateforme Wakit Tama et le parti d'opposition Les transformateurs, avaient appelé à manifester le 20 octobre 2022, date à laquelle devait prendre fin la période de 18 mois de transition vers un régime civil, comme prévu initialement. Le 19 octobre 2022, les autorités ont interdit ces manifestations en affirmant que les organisateurs n'avaient pas respecté les dispositions légales relatives aux manifestations, en ajoutant que ces mobilisations « visent à créer une insurrection populaire et armée avec l’appui des forces extérieures afin de déstabiliser le pays ».

Selon les médias, les forces de sécurité (la police, la gendarmerie et l'armée) ont utilisé des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc, tandis que certains manifestants ont barricadé des routes, lancé des pierres et brûlé des pneus. Selon les premiers témoignages recueillis par Amnesty International, les forces de sécurité ont tiré à balles réelles contre les manifestants.

Plus tard dans la journée, lors d'une conférence de presse, le premier ministre Saleh Kebzabo a fait savoir que 50 personnes, dont des membres des forces de sécurité, avaient été tuées et que plus de 300 avaient été blessées durant les manifestations, principalement à N'Djamena et dans les villes de Moundou et de Koumra. Les organisations de la société civile ont prévenu que le bilan est probablement beaucoup plus élevé que celui annoncé par les autorités. Dans un communiqué du 24 octobre 2022, l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et ses organisations membres au Tchad — la Ligue tchadienne des droits de l'Homme (LTDH) et l'Association tchadienne pour la promotion et la défense des droits de l'homme (ATPDH) — ont affirmé avoir identifié 80 personnes tuées à N'Djamena, Moundou, Doba, Koumra et Bebedjia. En outre, selon les organisations de défense des droits de l'homme, des centaines de personnes ont été arrêtées et parfois torturées ; certaines d'entre elles ont été transférées à la prison de haute sécurité de Koro Toro, située en plein désert dans le nord du pays.

En outre, le premier ministre Saleh Kebzabo a annoncé la suspension de « toute activité publique de partis politiques et d’organisations de la société civile ». Le ministre de l'Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Bonne gouvernance a ensuite pris un arrêté interdisant toutes les activités de Wakit Tama — une plateforme regroupant des acteurs de la société civile et des partis d'opposition — ainsi qu'un autre arrêté suspendant les activités de sept partis d'opposition pendant trois mois en raison de « troubles à l’ordre public et à la sécurité de nature à porter atteinte à la sûreté de l’État et au bon fonctionnement des institutions républicaines, et de l'inobservation de l'arrêté [...] portant interdiction d'une marche ou manifestation ».

Les autorités prétendent que les forces de sécurité n'ont fait que réagir en « légitime défense » contre des manifestants armés qui cherchaient à « prendre le pouvoir par la force ». Le premier ministre Kebzabo aurait dit : « Ce qui s’est passé aujourd’hui est une insurrection populaire en vue de s'emparer du pouvoir par la force. Les responsables de cette violence devront faire face à la justice. Les manifestants portaient des armes à feu et ils sont considérés comme des rebelles ». Le 24 octobre 2022, quatre jours après les manifestations, dans une émission diffusée à la radio et à la télévision nationales, le président de la transition Mahamat Idriss Deby Itno a imputé les morts et les violences aux organisateurs des manifestations, tout en qualifiant ces mobilisations de « véritable insurrection minutieusement planifiée pour créer le chaos dans le pays ».

Un couvre-feu de 18 h à 6 h a été imposé à N'Djamena, Moundou, Doba et Koumra jusqu'au « rétablissement total de l'ordre ». Dans certains endroits de N'Djamena, des usagers ont vu leur accès à Internet coupé ou ralenti.

Des acteurs internationaux comme le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme Volker Türk, l'Union africaine et l'Union européenne ont condamné la répression des manifestations. De même, des groupes de la société civile nationaux, régionaux et internationaux ont dénoncé l'usage excessif et meurtrier de la force contre les manifestants au Tchad. Dans un communiqué, 39 OSC, dont le groupe prodémocratie Tournons la page, ont condamné fermement la répression violente des manifestations, tout en demandant des sanctions ciblées contre le gouvernement tchadien et les responsables de la répression.

Répression des manifestations contre la junte militaire : interdictions, arrestations et usage excessif de la force

Le 19 août 2022 devait se tenir une manifestation organisée par Wakit Tama contre le dialogue national inclusif, cependant, elle a été interdite par le ministre de la Sécurité publique, qui soutient que la demande d'autorisation pour cette manifestation n'a pas été déposée dans le délai légal, ce que contestent les organisateurs.

Durant les dix premiers jours de septembre 2022, les forces de sécurité ont blessé des dizaines de manifestants de l'opposition à N'Djamena, notamment au moyen de gaz lacrymogènes, et ont arrêté au moins 220 personnes, selon les dirigeants du parti d'opposition Les Transformateurs qui se sont entretenus avec Human Rights Watch.

  • Le 1er septembre 2022, la police a arrêté 84 membres et sympathisants des Transformateurs à N'Djamena alors qu'ils informaient la population d'une réunion qui aurait lieu quelques jours plus tard. Ils auraient été arrêtés pour trouble à l'ordre public et attroupement non autorisé. Ils ont été libérés sans charges le 5 septembre.
  • Le 2 septembre 2022, les forces de sécurité ont employé des gaz lacrymogènes pour disperser des manifestants qui se trouvaient devant le siège des Transformateurs dans le quartier d'Abena, à N'Djamena. Les manifestants — membres et partisans de ce parti politique — se sont rassemblés pour protester contre les arrestations de la veille. Les forces de sécurité ont en outre bouclé le bâtiment, empêchant quiconque de sortir ou d'entrer dans les locaux. Les autorités ont argué que les manifestants se sont comportés de manière violente et ont attaqué les forces de sécurité.
  • Le 3 septembre 2022, les forces de sécurité ont de nouveau utilisé des gaz lacrymogènes contre des membres et des sympathisants du parti Les transformateurs qui s'étaient rassemblés au siège de la formation pour écouter un discours de Succès Masra, le leader du parti. Les forces de sécurité ont battu un journaliste et trois autres ont été arrêtés pendant une courte durée (voir Liberté d'expression).
  • Le 9 septembre 2022, les forces de sécurité ont tiré des gaz lacrymogènes contre des centaines de membres et de partisans des Transformateurs qui escortaient Succès Masra jusqu'au palais de justice pour y répondre à une convocation du procureur du tribunal de première instance de N’Djamena.

Le ministre de la Sécurité publique a interdit les manifestations convoquées par Wakit Tama les 21 et 24 septembre 2022 pour exiger le respect des libertés fondamentales et pour protester contre les détentions arbitraires. Il affirme ne pas avoir reçu de demande pour la tenue de rassemblements publics. Le 24 septembre 2022, lors d'une conférence de presse, Wakit Tama a informé que les forces de sécurité ont encerclé la place de la Nation, où devait avoir lieu un rassemblement, et ont arrêté seize personnes, dont onze auraient été libérées entre-temps.

Liberté d'expression

Des journalistes détenus, battus et tués durant les manifestations

Le 20 octobre 2022, le journaliste de Radio Cefod, Orédjé Narcisse, a été tué par balle devant son domicile dans le quartier de Chagoua à N'Djamena, situé à proximité de l'ambassade des États-Unis où ont eu lieu des manifestations contre la prolongation de la transition (voir Liberté de réunion pacifique). Selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) qui s'est entretenu avec le président du Réseau des journalistes et des reporters tchadiens (RJRT), Orédjé se rendait à son travail lorsqu'il a été abattu par des individus en tenue militaire. On ignore si le journaliste couvrait les manifestations lorsqu'il a été abattu.

Orédjé est le second journaliste tchadien tué en 2022. Evariste Djaï-Loramadji, correspondant de la radio chrétienne Radio Lotiko, a été tué le 9 février dans le cadre de violences communautaires dans le village de Sandana, province du Moyen-Chari, qui ont fait au moins treize morts.

Autre incident, Aristide Djimaldé, journaliste pour le média en ligne Alwihda Info, a été battue à coups de fouet par la police alors qu'elle couvrait les manifestations organisées par le parti d'opposition Les Transformateurs le 3 septembre 2022 à N'Djamena (voir Liberté de réunion pacifique). La police lui a confisqué sa carte de presse et son téléphone.

Selon des informations parues dans les médias, plusieurs journalistes ont été détenus brièvement alors qu'ils couvraient les manifestations de l'opposition le 3 septembre 2022, notamment Michaël Nodjinan du journal L'Observateur, Eric Mbaïwabé de la radio Vision FM et Moussa Ahmat de Radio 235. Ils ont été remis en liberté plus tard dans la journée.

Des journalistes détenus dans le sud

Selon l'Union des journalistes tchadiens (UJT), deux journalistes ont été arrêtés dans le sud du pays en août 2022. Le 8 août 2022, des gendarmes ont arrêté le journaliste Janvier Mouatangar de radio La Voix du Paysan à Doba, après la diffusion d'une émission sur la destruction présumée de cultures et le surpâturage par le bétail appartenant à des éleveurs nomades du village de Ndoroman. Selon le CPJ, dans son émission, le journaliste avait cité des éleveurs qui affirmaient avoir été autorisés à pâturer par le commandant de la gendarmerie, propriétaire des champs. D'abord, Mouatangar a été convoqué par la cellule d'investigation de la gendarmerie. Lorsqu'il a refusé de s'y rendre, des agents de la cellule l’auraient emmené au bureau de la gendarmerie à Doba sous de prétextes. Il y est resté toute la nuit jusqu'à ce que le procureur local ordonne sa libération le lendemain, le 9 août 2022. Le 10 août, on l'a informé que les poursuites à son encontre avaient été abandonnées.

Le 10 août 2022, des gendarmes ont arrêté Anner Sabartan, rédacteur en chef de Radio Gaya Tcholwa. Selon Reporters sans frontières (RSF), son arrestation a été ordonnée par le préfet local après qu'il a publié sur WhatsApp un reportage sur le mécontentement des populations locales pour la nomination d’un chef traditionnel à un poste officiel par le préfet. Le journaliste aurait été menotté et soumis à de longs interrogatoires avant d'être relâché après deux jours en garde à vue. Son téléphone aurait été inspecté et confisqué.

Liberté d'association

Six membres et sympathisants de Wakit Tama condamnés à des peines de prison avec sursis

Le 6 juin 2022, les six membres et partisans de Wakit Tama arrêtés entre le 14 et le 16 mai 2022 ont été condamnés à des peines de prison avec sursis d'un an. Leur arrestation s'est produite dans le cadre des manifestations du 14 mai 2022 contre la présence militaire française au Tchad. En outre, les militants ont été condamnés à payer 50 000 francs CFA (environ 76 USD) d'amende et dix millions de francs CFA (environ 15 200 USD) de dommages et intérêts à payer solidairement. Parmi les accusés se trouvent les défenseurs des droits de l'homme Gounoung Vaima Gan Fare, Youssouf Korom Ahmat, Koude Mbainaissem et Max Loalngar. Comme nous l'avons signalé sur le Monitor CIVICUS, ils ont tous les six été accusés d'attroupement en vue de troubler l'ordre public et d’atteintes aux biens et à l'intégrité corporelle.