English

Des peines lourdes pour les manifestants de l'opposition, suspension de journalistes et d'une émission de télévision

Des peines lourdes pour les manifestants de l'opposition, suspension de journalistes et d'une émission de télévision
REUTERS/Akintunde Akinleye via Gallo Images.

Avant le début de la Coupe d'Afrique des nations, qui s'est déroulée du 9 janvier 2022 au 6 février 2022 au Cameroun, 27 OSC ont écrit une lettre ouverte au président Paul Biya demandant la modification des lois qui ont été utilisées pour criminaliser les manifestations — en particulier la loi antiterroriste de 2014 —, ainsi que la libération de plus d'une centaine de personnes qui languissent en prison depuis plus d'un an, et certaines depuis plus de cinq ans, pour avoir manifesté. Parmi les détenus, on peut citer TSI Conrad, un jeune journaliste arrêté il y a six ans, alors qu'il couvrait des manifestations dans les régions anglophones, et condamné par un tribunal militaire à quinze ans de prison ; et Dorgelesse Nguessan, condamnée à cinq ans de prison pour avoir participé à une manifestation convoquée par le Mouvement pour la renaissance du Cameroun pour protester contre la manière dont les élections locales étaient organisées.

Liberté d'association

La directrice général d'une organisation de défense des droits de l'homme convoquée par la police ; détention d'une DDH à l'aéroport

Le 10 décembre 2021, la directrice général du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique Centrale (REDHAC), Maximilienne Chantal Ngo Mbe, ainsi que d'autres membres de cette organisation, ont été convoqués par la Direction de la police judiciaire dans le cadre d'une enquête sur la situation juridique du REDHAC. Cette convocation est intervenue quelques jours après que le REDHAC a envoyé une notification aux autorités administratives de Yaoundé concernant la tenue d'une réunion intitulée Consultation sous-régionale de haut niveau pour un plaidoyer pour la paix et la réconciliation nationale au Cameroun, le 16 décembre 2021. Le 14 décembre 2021, le sous-préfet de Yaoundé a interdit le colloque en raison de prétendues « velléités de troubles à l'ordre public et à la tranquillité publique » et de « la menace du nouveau variant de COVID-19 dénommé Omicron ». Plusieurs OSC ont organisé une conférence de presse le 16 décembre 2021 pour dénoncer l'interdiction de l’événement. Le 15 décembre 2021, la DDH sud-africaine Corlett Letlojane, qui avait été invitée à s'exprimer lors de cette conférence, a été arrêtée à son arrivée à l'aéroport international de Nsimalen et est restée en détention pendant trente heures sans avoir accès à un avocat et sans être inculpée. Elle a été expulsée vers l'Afrique du Sud le 16 décembre 2021, et Ngo Mbe a été convoquée de nouveau le 24 mars 2022.

Un DRH reçoit des menaces de mort

Felix Agbor Nkhongo, éminent avocat spécialisé dans les droits humains et fondateur de l'OSC Centre for Human Rights and Democracy in Africa (CHRDA), a reçu plusieurs menaces de mort sur WhatsApp et sur les réseaux sociaux entre le 29 octobre et le 1ᵉʳ novembre 2021, alors qu'il participait à une retraite sur le leadership à Toronto, au Canada, dans le but de discuter d’actions concertées pour une résolution pacifique du conflit dans les régions anglophones du Cameroun. Agbor Nkongo est un défenseur des droits issu de la minorité anglophone du Cameroun qui a plaidé pour une résolution pacifique de la crise en cours.

Il a été victime d'attaques, d'actes d'intimidation et de représailles pour son travail à plusieurs reprises. Comme nous l'avons signalé sur le Monitor CIVICUS, il a été démis de son poste de professeur à l'Université de Buea suite à une lettre du ministre de l'Éducation exhortant l'université à prendre des mesures à son encontre. Il a été arrêté le 17 janvier 2017 et a été accusé de terrorisme dans le cadre des manifestations de la société civile et des campagnes de désobéissance civile. Au départ, elles avaient été menées par des avocats et des syndicats d'enseignants et portaient sur la marginalisation des citoyens dans les régions anglophones. Il a été mis en liberté le 31 août 2020.

Jusqu'à dix-huit mois de prison pour cinq militants de Stand Up Cameroun

Le 31 décembre 2021, le Tribunal militaire de Douala a condamné quatre militants de Stand Up Cameroon, un mouvement de partis d'opposition et d'organisations de la société civile, à seize mois de prison et à une amende de 376 000 francs CFA (585 USD) pour insurrection. Il s'agit de Tehle Membou, Mira Angoung, Moussa Bello et Etienne Ntsama. Ils ont été arrêtés en septembre 2020 alors qu'ils quittaient une réunion du parti d'opposition Cameroon People's Party (CPP) à Douala. Ils ont passé quinze mois en détention préventive et ont été libérés le 21 janvier 2022.

Nana Collins, un autre membre de Stand Up Cameroon, a été arrêté le 22 septembre 2020 lors de manifestations antigouvernementales de l'opposition. Il a été condamné le 7 décembre 2021 à dix-huit mois de prison pour « insurrection, rassemblements et manifestations publiques ». Il a été mis en liberté le 29 mars 2022.

Liberté de réunion pacifique

Les autorités interdisent plusieurs réunions publiques

À Yaoundé, les autorités locales ont interdit une conférence de presse des syndicats des transporteurs qui devait se tenir le 23 mars 2022 pour expliquer les raisons d'une grève prévue le 28 mars 2022. Les autorités auraient justifié leur décision en affirmant que les organisateurs n'avaient pas notifié la réunion.

Le sous-préfet de Douala a interdit la tenue d'un séminaire consacré à la formation en communication politique organisé par la fondation Friedrich-Ebert, au motif qu'il n'aurait pas été autorisé. L’événement s'adressait aux responsables de la communication des partis d'opposition Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) et Social Democratic Front (SDP), et devait se dérouler du 16 au 18 février 2022. Le jour d’ouverture, les autorités administratives, accompagnées de policiers, se sont rendues à l'hôtel dans lequel devait avoir lieu la formation et ont forcé tous les participants à quitter les lieux.

Le 14 décembre 2021, les autorités de Yaoundé ont interdit une conférence intitulée Consultation sous-régionale de haut niveau pour un plaidoyer pour la paix et la réconciliation nationale. Elle avait été convoquée par l'organisation de défense des droits humains REDHAC et devait se tenir le 16 décembre 2021. Cependant, les autorités ont invoqué de prétendues « velléités de troubles à l'ordre public et à la tranquillité publique » et « la menace du nouveau variant de COVID-19 dénommé Omicron » (voir Liberté d'association).

Le 24 novembre 2021, les autorités locales ont interdit une réunion publique organisée par l'opposition dans un hôtel de Yaoundé pour présenter des propositions de réforme du système électoral. La police a occupé les lieux et a empêché les participants d'accéder à la salle dans laquelle devait se tenir la conférence. L'arrêté d'interdiction aurait mentionné une possible « ingérence dans les compétences législatives et la tenue de la session parlementaire en cours ».

Manifestation de 2020 : des dizaines de membres et de partisans de l'opposition condamnés à des peines de prison

Le 27 décembre 2021, 47 membres et sympathisants du parti d'opposition Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) ont été condamnés par le tribunal militaire de Yaoundé à des peines allant de un à sept ans de prison pour divers délits, notamment rébellion et tentative d'insurrection. Parmi eux se trouvait le porte-parole et trésorier du MRC. Ces arrestations sont en lien avec les manifestations interdites du MRC du 22 septembre 2020, après que le président Biya a annoncé la tenue d'élections régionales en décembre 2020. Pendant ces mobilisations, les forces de sécurité ont fait un usage excessif de la force et, selon le MRC, elles ont arrêté plus de 500 personnes.

Le 24 janvier 2022, plusieurs OSC de défense des droits humains, dont le REDHAC, le Centre pour les droits de l'homme et la démocratie en Afrique (CHRDA), Nouveaux droits de l'homme et Amnesty International, ont lancé la campagne Ne les enfermez pas : libérez maintenant les victimes de détention arbitraire. Elles appelaient les autorités à libérer des centaines de personnes ayant été détenues et condamnées, souvent par des tribunaux militaires et en vertu de la loi antiterroriste de 2014, pour avoir exercé leurs droits de réunion et d'expression pacifiques. Parmi les détenus, on trouve des personnes ayant participé aux manifestations de 2017 dans les régions anglophones, ainsi que les 102 sympathisants et membres du MRC qui sont toujours en détention pour avoir manifesté le 22 septembre 2020.

Liberté d'expression

Suspension de deux journalistes et d'une émission d’Équinoxe TV

Le 1ᵉʳ avril 2022, le Conseil national de la communication (CNC-NCC), le régulateur camerounais des médias, a annoncé la suspension des journalistes Séverin Tchounkeu et Cédric Noufele – respectivement directeur et présentateur de la populaire chaîne de télévision Équinoxe TV – pendant un mois, ce qui revient à leur interdire d’exercer leur profession. L'émission sur l'actualité Droit de réponse d'Équinoxe TV a également été suspendue de diffusion durant un mois. Le CNC reproche aux journalistes de ne pas avoir encadré correctement un débat d'experts sur la grève des enseignants du 27 février 2022, qui, selon lui, serait « susceptible de conduire à l'amplification d'une revendication sociale potentiellement explosive ». En outre, le CNC accuse Noufele d'avoir diffusé une vidéo amateur le 17 mars 2022, et Tchounkeu d'avoir proféré « des accusations non fondées [...] à l'encontre des institutions républicaines » durant une émission du 21 mars 2022. À ce propos, Arnaud Froger de Reporters sans frontières (RSF) s'insurge :

« Nous dénonçons ces suspensions qui ne reposent sur aucun élément sérieux, mais qui visent clairement à sanctionner un média pour sa couverture d’une actualité sociale qui embarrasse les autorités. Il s’agit ni plus ni moins d’une attaque contre le journalisme et le droit à l’information que l’organe de régulation est censé protéger. Nous appelons le CNC, qui n’est pas coutumier des sanctions arbitraires, à revoir sa décision. »

Les enseignants des écoles publiques étaient en grève depuis février 2022 pour réclamer le paiement des arriérés de salaires et l'amélioration de leurs conditions de travail.

Enlèvement et agression à un journaliste

Le 9 mars 2022, trois hommes non identifiés ont enlevé Paul Chouta, journaliste de Cameroon Web et lanceur d'alerte, alors qu'il regardait un match de football dans un snack-bar à Yaoundé. Ils l'ont emmené à la périphérie de la ville, où il a été frappé avec une brique et roué de coups de pieds, de bâton, de matraque et de fouet jusqu'à ce qu'il perde connaissance. En déclarations au Comité pour la protection des journalistes (CPJ), Chouta raconte : « Ils m’ont dit que j’étais têtu, que je n’apprenais jamais rien et que cette fois ils me tueraient, vu que je voulais montrer que j’étais un héros ». Lorsqu'il a repris connaissance, il s'est aperçu qu'il avait été déshabillé et qu'on lui avait volé son portefeuille, sa carte d'identité et ses cartes bancaires. Il a dû être amené à l'hôpital pour soigner ses blessures.

Chouta avait été la cible d'attaques et de persécutions judiciaires par le passé. Comme nous l'avons signalé sur le Monitor CIVICUS, il avait été battu et poignardé par des agresseurs non identifiés en janvier 2019, après avoir interviewé le directeur de campagne du leader de l'opposition Maurice Kamto. Il a été arrêté le 28 mai 2019 et accusé de diffamation et de diffusion de fausses nouvelles. Après avoir vu son affaire reportée 27 fois, il a été condamné à une peine de 23 mois de prison en mai 2021.

Acquittement pour le rédacteur en chef d'un journal après avoir passé seize mois en prison

Emmanuel Mbombog Mbog Matip, rédacteur en chef du journal Climat Social, a finalement été acquitté le 13 décembre 2021, après avoir passé seize mois en prison. Le tribunal a estimé qu'il y avait « un manque de preuves ». Matip, qui est également président de la Ligue nationale de défense des droits des personnes défavorisées, avait été arrêté par six hommes armés le 17 août 2020. Selon Reporters sans frontières (RSF), Matip menait deux enquêtes impliquant des personnalités haut placées lorsqu'il a été arrêté : une sur un projet présumé de coup d'État et une autre sur une affaire de vol de voitures de luxe en provenance du Togo. Bien qu'il ait été acquitté le 13 décembre 2021, il n'a été remis en liberté que le 20 décembre 2021.