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L'assassinat du président Moïse enfonce le pays dans l'incertitude

Un agent de police surveille une rue après l'assassinat du président Moïse. Port-au-Prince, 18 novembre 2020. REUTERS/Ricardo Arduengo.

Dans la nuit du 7 juillet 2021, un groupe d'assassins armés a abattu le président Jovenel Moïse après s'être introduit dans son domicile à Port-au-Prince. Sa femme a été grièvement blessée lors de l'attaque et a dû subir une intervention chirurgicale. La police et les autorités haïtiennes ont accusé un groupe de mercenaires composé de plusieurs anciens militaires colombiens et d'au moins deux Américains d'origine haïtienne. Au moins 17 personnes ont été arrêtées en relation avec ce crime.

En outre, dans les jours qui ont suivi le meurtre, les autorités policières ont déclaré qu'un pasteur haïtien résidant aux États-Unis, une société de sécurité privée, un ancien sénateur, un fonctionnaire licencié et un trafiquant de drogue figuraient parmi les suspects de l'assassinat. Cependant, les personnes arrêtées auraient fait des déclarations contradictoires concernant le but de leur embauche ; les médias, les dirigeants haïtiens et les analystes ont émis des doutes sur la crédibilité de cette enquête tentaculaire.

Comme nous l'avons signalé sur le Monitor CIVICUS, le gouvernement de Moïse était plongé dans une crise politique durable et le président gouvernait par décret depuis début 2020. Des manifestants sont souvent descendus dans la rue pour contester la légitimité du gouvernement, affirmant que le mandat de Moïse était censé arriver à échéance en février 2021. Les élections législatives ont été reportées indéfiniment en raison de différends sur le processus électoral et Moïse avait récemment révoqué arbitrairement trois juges de la Cour de cassation, les accusant de conspiration. Moïse avait également fait la promotion d'un référendum constitutionnel controversé, favorable à la concentration des pouvoirs aux mains du président et dont le vote a été reporté à deux reprises.

Dans ce contexte, la ligne de succession n'était pas claire au moment de l'assassinat du président Moïse. Bien que le premier ministre par intérim Claude Joseph soit devenu le leader provisoire immédiatement après l'assassinat, quelques jours auparavant le président avait nommé un nouveau premier ministre, qui n'avait pas encore été investi. Les médias ont fait état d'une lutte pour le pouvoir entre Joseph, le premier ministre désigné Ariel Henry et le président du Sénat Joseph Lambert, jusqu'à ce que Joseph annonce le 19 juillet 2021 son retrait et la passation du pouvoir à Henry à la suite de négociations.

Lorsque les partis politiques haïtiens et les puissances étrangères ont commencé à discuter publiquement de la possibilité de tenir encore des élections législatives et présidentielles en 2021, certains groupes de la société civile ont fait valoir qu'il serait difficile d'organiser un processus électoral libre et équitable cette année, compte tenu de l'état de délabrement des institutions haïtiennes. Parmi les défis à relever, on peut citer l'absence de processus d'inscription des électeurs fiable, le manque de garanties en matière de sécurité et l'absence d'organe électoral indépendant qui garantisse la transparence et l'équité des résultats. Dans une déclaration, des groupes de la société civile haïtienne et internationale ont appelé à chercher un consensus pour la formation d'un gouvernement de transition.

Liberté de réunion pacifique

Avant juillet 2021, des milliers de manifestants antigouvernementaux étaient descendus dans la rue pour demander la démission du président Moïse. Comme nous l'avons signalé sur le CIVICUS Monitor, la profonde crise politique que traverse Haïti avait entraîné de fréquentes manifestations antigouvernementales depuis 2019. Lors de la vague de manifestations de février 2021, la police avait utilisé des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc pour réprimer les manifestants. Le 14 février 2021, un motocycliste a été abattu au cours d'une manifestation et son corps a été incendié ; des témoins ont assuré que les agresseurs appartenaient à un groupe armé pro-gouvernemental. Un manifestant a été blessé par balle lors des affrontements entre les manifestants et la police.

Le secrétaire général de l'Association des journalistes haïtiens (AJH) a souligné que les journalistes faisaient souvent partie des personnes blessées lors des manifestations et a indiqué que « la fréquence des attaques contre les journalistes nous mène à croire qu'il ne s'agit pas de dommages collatéraux ; nous sommes convaincus que la presse est visée ». Le 8 février 2021, par exemple, les journalistes Alvarez Destiné et Méus Jeanril ont été blessés par balle alors qu'ils couvraient une manifestation de masse à Port-au-Prince. Selon la presse, les journalistes ont été blessés lorsque des membres des forces armées et de la police nationale haïtienne ont tiré à balles réelles pour disperser les manifestants.

Le 3 avril 2021, des centaines de femmes ont rejoint une marche contre le référendum constitutionnel proposé. Cette manifestation a marqué la Journée nationale de la femme et, à cette occasion, les leaders féministes ont appelé au respect des droits des femmes ainsi qu'à la justice pour les victimes de violences et de féminicides.

La montée de l'insécurité dans le pays a également conduit la population à se mobiliser pour exiger des autorités qu'elles prennent des mesures. Le 15 avril 2021, des institutions religieuses, des écoles et des entreprises ont organisé une grève pour demander la libération de dix personnes, dont des membres du clergé catholique enlevés quelques jours auparavant.

Liberté d'expression

Le 29 juin 2021, des agresseurs à moto ont abattu la militante et journaliste Marie Antoinette Duclair et le journaliste Diego Charles. Charles marchait vers l'entrée de son domicile et Duclair se trouvait à l'intérieur de sa voiture après avoir reconduit le journaliste chez lui à la suite d'une réunion à laquelle tous les deux avaient assisté. Duclair, défenseure des droits des femmes et membre du parti d'opposition Matrice Libération, a cofondé le site d'information Larepiblik Magazine. Charles a travaillé comme reporter pour le média privé de radio et télévision Radio Vision 2000 et le site d'information Gazette Haïti, il a également été l'un des fondateurs de Larepiblik Magazine.

D'autres actes de violence ont fait plus de 17 morts la même nuit. La police a rapidement affirmé que les décès de Charles et de Duclair étaient liés à ces actes et qu'ils faisaient partie d'une vague de meurtres en représailles commis par des bandes criminelles. Cependant, ces informations ont été remises en question par le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), qui a jugé qu'il s'agit d'une affirmation précipitée et a argué qu'une enquête plus approfondie était nécessaire pour élucider ces meurtres, ainsi que ceux d'autres journalistes.

Liberté d'association

Le 28 juin 2021, l'organisation de la société civile Médecins Sans Frontières (MSF) a fermé temporairement un centre de soins d'urgence à Port-au-Prince après une attaque armée. Bien que personne n'ait été blessé lors de l'attaque, MSF a évacué son personnel et ses patients du centre d'urgence, situé dans une zone marquée par un conflit territorial qui oppose des gangs rivaux. Dans un communiqué publié quelques semaines auparavant, MSF avait avancé que la flambée de violence qui sévit dans la capitale haïtienne met en péril les activités médicales et montre qu'il est impossible d'assurer la continuité des soins médicaux tant que les vols et les affrontements armés affecteront les structures sanitaires, leurs véhicules, leurs patients et leur personnel. Un événement similaire s'est produit dans un autre établissement en février 2021.

Par ailleurs, le défenseur du droit à la terre et coordinateur d'Action pour la reforestation et la défense de l'environnement (AREDE) Milostène Castin a reçu une menace de mort. Selon Amnesty International, un membre du parti au pouvoir aurait confié à Castin que des responsables gouvernementaux voulaient le tuer pour sa défense des paysans pratiquant une agriculture de subsistance au sein d'une communauté menacée d'expropriation. Castin a fait l'objet d'attaques et d'actes intimidations répétés. Fin 2020, des hommes armés ont tiré des coups de feu et ont brisé les fenêtres de son domicile. Des agresseurs auraient également tenté d'enlever ses enfants la même année.

Dans un rapport publié en avril 2021, l'Observatoire haïtien des crimes contre l'humanité (OHCCH) et l'International Human Rights Clinic de la faculté de droit de Harvard ont mis en avant la complicité du gouvernement haïtien dans trois massacres visant des quartiers appauvris entre 2018 et 2020. Le rapport révèle que les attaques des bandes criminelles jouissaient du soutien d'acteurs étatiques, notamment de responsables du gouvernement de Moïse.