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Les restrictions sur l'espace civique augmentent à quelques mois des élections présidentielles

Liberté de réunion pacifique

Manifestations contre la candidature du président Idriss Déby à un sixième mandat : interdictions de manifester, arrestations et poursuites

Le 4 février 2021 les autorités ont interdit les manifestations dans tout le pays en invoquant la crainte de troubles à l’ordre public. Cette interdiction fait suite à un appel d'une coalition de partis d'opposition, d'organisations de défense des droits de l'homme et d'organisations de la société civile à la mobilisation le 6 février 2021 pour protester contre la candidature du président Idriss Déby à un sixième mandat lors des prochaines élections d'avril 2021. Le 6 février 2021 plus d'une centaine de personnes ont été arrêtées dans tout le pays. Le 8 février 2021 au moins quatorze personnes ont été mises en examen pour « coups et blessures volontaires, trouble à l'ordre public et destruction de biens de l'État » et elles ont été placées sous détention à N'Djamena, la capitale du Tchad. Parmi les accusés figurait Mahamat Nour Ahmed Ibedou, secrétaire général de l'organisation des droits de l'homme Convention tchadienne de défense des droits humains (CTDDH). Le 12 février 2021 la Haute Cour de N'Djamena a condamné le défenseur des droits de l'homme et onze autres manifestants à une peine de trois mois de prison avec sursis. Deux manifestants ont été acquittés. À Moundou une trentaine de personnes ont été condamnées à des peines de prison allant de deux à trois mois le 8 février 2021. Elles avaient été arrêtées le 4 février 2021 alors qu'elles se préparaient à la marche du 6 février. Abdoulaye Diarra d'Amnesty International commente :

« Tout cela confirme un rétrécissement de l’espace civique au Tchad à l’approche des élections, alors que la Constitution tchadienne et le droit international garantissent à chaque personne la liberté d’association et de manifestation. Les autorités doivent abandonner les charges et libérer toutes les personnes arrêtées uniquement pour avoir exercé leurs droits à la liberté d’expression et de réunion à N’Djaména et ailleurs dans le pays. »

Les autorités ont en outre interdit « toutes les manifestations et sit-in » prévus les 13, 15 et 16 février 2021 dans tout le pays. Des organisations de la société civile et des partis politiques d'opposition avaient programmé des manifestations et des sit-in ces jours-là.

Liberté d'association

Un défenseur des droits de l'homme condamné à trois ans de prison

Le 18 février 2021 la Cour criminelle a condamné le défenseur des droits de l'homme et président de l'Organisation tchadienne des droits humains (OTDH) Baradine Berdei Targuio à trois ans de prison pour « atteinte à l'ordre constitutionnel ». Comme nous l'avons signalé sur le CIVICUS Monitor, il avait été arrêté à son domicile à N'Djamena le 24 janvier 2020, deux jours après avoir publié un message sur Facebook affirmant que le président tchadien Idriss Déby Itno « serait gravement malade et hospitalisé en France ».

Arrestation et poursuite des défenseurs des droits de l'homme

Le 27 novembre 2020 des policiers ont arrêté le porte-parole du mouvement social Mouvement citoyen le temps Alain Kemba Didah dans les locaux de la radio FM Liberté à N'Djaména. Deux collègues de Kemba Didah ont également été arrêtés ainsi que d'autres personnes qui se trouvaient à la radio, notamment des journalistes (cf. Liberté d'expression). Ces arrestations se sont produites dans le cadre de l'organisation du Forum citoyen, une alternative citoyenne au Forum national inclusif des autorités. Le Forum citoyen devait commencer le 27 novembre 2020 mais il a été interdit par les autorités la veille, le 26 novembre. Dans la matinée du 27 novembre des policiers ont encerclé les locaux de la radio pour tenter d'empêcher la diffusion d'un entretien avec les organisateurs du Forum citoyen, dont Kemba Didah. Le 30 novembre 2020 Kemba Didah a été mis en examen pour « acte de rébellion et trouble à l'ordre public ». Douze jours plus tard le Tribunal de première instance de N'Djamena a acquitté le défenseur et il a été remis en liberté le même jour.

Le 11 janvier 2021 Dingamnayal Nély Versinis a été placé sous détention suite à une plainte pour diffamation du ministre de la Défense Mahamat Abali Salah. Sur sa page Facebook le militant de la société civile et président du Collectif tchadien contre la vie chère aurait accusé le ministre d'avoir détourné les recettes des amendes infligées pour violation des mesures contre la COVID-19. Dingamnayal Nély Versinis a été remis en liberté un jour plus tard, le 12 janvier 2021, et doit comparaître devant le Tribunal le 18 mars 2021.

Une unité d'élite de la police encercle les bureaux des partis d'opposition et des organisations de la société civile

Selon Amnesty International, des dizaines d'agents armés et cagoulés du Groupement mobile d'intervention de la police (GMIP) ont encerclé le siège des partis politiques d'opposition et des organisations de la société civile et ont empêché l'entrée et la sortie des locaux. Le GMIP visait les OSC et les partis d'opposition qui ont été exclus ou qui ont refusé de participer au Forum national inclusif, un colloque sur les réformes politiques et institutionnelles organisé par les autorités du 30 octobre au 1er novembre 2020. Ces événements font suite à une conférence de presse organisée le 28 octobre 2020 par des membres de l'opposition et des OSC. Au cours de cette prise de parole ils ont dénoncé les conditions dans lesquelles se déroulerait le Forum et ont appelé à la tenue d'un forum alternatif. Le 29 octobre 2020 des agents du GMIP ont encerclé le siège du mouvement d'opposition Transformateurs et des partis d'opposition Union nationale pour la démocratie et le renouvellement (UNDR), le Parti pour les libertés et le développement (PLD) et Union des démocrates pour le développement et le progrès (UDP). Les 2 et 3 novembre 2020 des agents du GMIP ont également encerclé les bureaux de l'Union des syndicats de travailleurs (UST) et de la Ligue tchadienne des droits de l'homme (LTDH). Des agents de police ont fouillé les salles de réunion des bureaux de la LTDH sans avoir présenté de mandat de perquisition.

Liberté d'expression

La police fait une descente dans une radio privée et arrête trente journalistes

Le 27 novembre 2020 des policiers ont fait une descente dans les locaux de la radio privée Radio FMLiberté au moment où la radio avait prévu d'interroger les organisateurs du Forum citoyen à propos de son interdiction, prononcée la veille par les autorités. Les agents de police ont tiré des gaz lacrymogènes dans la cour de la radio et ont arrêté des dizaines de personnes, dont trente journalistes, le défenseur des droits de l'homme Alain Kemba Didah et deux de ses collègues (cf. Liberté d'association). Certains journalistes ont été malmenés. Tous les journalistes ont été libérés quelques heures plus tard. Arnaud Froger de Reporters sans frontières (RSF) dénonce :

« Les forces de sécurité sont intervenues dans cette radio en ayant recours à des méthodes très violentes comme si elles cherchaient à disperser un rassemblement de criminels. Nous condamnons sans réserve cet usage complètement disproportionné de la force et ces interpellations arbitraires contre des journalistes qui ne faisaient rien d’autre qu’effectuer leur travail. Nous exhortons les autorités à préserver la liberté des journalistes de mener les interviews qu’ils entendent. La brutalité de cette intervention est d’autant plus inquiétante qu’elle intervient dans un contexte où de graves menaces pèsent sur la presse indépendante tchadienne. »

L'Union des radios privées du Tchad (URPT) a convoqué une journée de grève le 1er décembre 2020 pour protester contre les violences policières et contre le raid de la radio. Ce jour-là quarante radios ont cessé d'émettre lors d'« une journée sans radio ».