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Dialogue national sur la crise anglophone, des dissidents restent en prison

Du 30 septembre au 5 octobre 2019 se tiendra un dialogue national sur la crise anglophone à Yaoundé. Convoqué à l'initiative du président Paul Biya, le dialogue vise à « mobiliser toutes les forces constructives autour de la paix, la sécurité, l'harmonie nationale et le progrès ». À cette occasion seront discutés huit sujets, dont le bilinguisme, l'éducation et le système judiciaire, ainsi que la reconstruction et le développement des régions touchées par le conflit. Les avis sont partagés concernant cette initiative : certains avaient exprimé leurs espoirs au début mais aussi leur scepticisme en raison de l'établissement de l'agenda par de haut responsables, de l’absence d'un médiateur neutre et de plusieurs agents décisifs dans le dialogue – des acteurs de la société civile, certains leaders de l'opposition politique, comme Maurice Kamto, dirigeant du MRC, emprisonné depuis janvier 2019, et des dirigeants de groupes armés séparatistes, ayant refusé l'invitation à participer au dialogue. La forme de l'État camerounais ne sera pas débattue lors de ce dialogue. Le 25 septembre, quelques jours avant le début du dialogue, le militant et érudit, Abdul Karim, a été porté disparu. Il aurait été arrêté par les forces de l'ordre à Yaoundé et sa localisation n'a pas été révélée. Par le passé Karim avait été très critique vis à vis des actions du gouvernement dans les deux régions anglophones.

À propos du dialogue national l'OCS International Crisis Group (ICG) commente :

« Toutefois, dans la forme proposée, les dirigeants séparatistes n'y participeront pas et il n'y aura pas beaucoup de place pour les anglophones soutenant le fédéralisme à l'intérieur des frontières camerounaises. Ceci risque donc de frustrer davantage les anglophones, de creuser le fossé séparant les deux camps et de renforcer les plus intransigeants. »

Lors d'une conférence de presse tenue le 25 septembre 2019, quinze organisations de la société civile au Cameroun, notamment Centre for Human Rights and Democracy in Africa (CHRDA) et Dynamique Citoyenne, ont déclaré qu'elles ne participeraient pas au dialogue national, certaines conditions préalables n'ayant pas été remplies. En outre, elles estiment que les règles du jeu ont été faussées depuis le début. Elles dénoncent également la mauvaise gestion du dialogue proposé et s'inquiètent du résultat. 

Expression

Le 2 août 2019, des agents de police ont arrêté Samuel Wazizi, présentateur de la chaîne musicale privée Chillen Muzik and Television (CMTV) à Muea et ils l'ont remis à l'armée le 6 août. Le journaliste, également connu comme Halla Ya Matta, est accusé de « collaboration avec les séparatistes » et de « diffusion d'informations des séparatistes ». Cependant, il n'a pas été mis en examen formellement selon les déclarations de son avocat, Me Wazizi, au Committee to Protect Journalists (CPJ). Il s'est vu refuser sa remise en liberté sous caution car il fait l'objet d'une enquête dans le cadre de la loi antiterroriste. Depuis, il a été remis à l'armée qui lui a refusé l'accès à son avocat et les visites de sa famille.

Selon VOA, le ministre de l'Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a accusé les journalistes de soutenir l'opposition et de ne pas faire preuve de patriotisme affirmant qu'« ils ont un objectif principal : saper l'action du gouvernement afin de promouvoir les tendances sécessionnistes ». Atanga Niji a également mis en garde les journalistes : « Je les exhorte à être responsables. Ceux qui ne veulent pas respecter les lois seront considérés comme récalcitrants et seront traités comme tels ».

Dans un rapport conjoint sur la sécurité des journalistes au Cameroun allant de janvier 2017 à janvier 2019, les organisations de la société civile pour la liberté d'expression African Freedom of Expression Exchange (AFEX) et l'Association pour le Développement Intégré et la Solidarité Interactive (ADISI-Cameroun), ont déclaré qu'il y a eu une répression accrue des journalistes dans le pays ayant entraîné environ une douzaine d'arrestations, d'agressions ou de menaces. Selon ce rapport les principaux responsables ont été les agents de l'État et plusieurs journalistes ont dû fuir les régions anglophones pour se mettre à l'abri dans des villes comme Douala et Yaoundé, tandis que d'autres se sont exilés au Nigeria, en Afrique du Sud et aux États-Unis. Ceux qui sont restés dans les régions anglophones sont menacés et harcelés par des agents de l'État. 

Réunion pacifique

Le 31 août 2019, le barreau du Cameroun a annoncé une grève de cinq jours accompagnée d'un sit-in qui s'est déroulé du 16 au 20 septembre 2019 dans tout le pays pour dénoncer les conditions de travail des avocats, notamment le refus d'accès à leurs clients et la violation « constante et régulière » des droits des accusés. De plus, le barreau a déclaré que les avocats « sont constamment menacés et arrêtés dans l'exercice de leurs fonctions ». Christian Daniel Bissou commente à RFI :

« Les avocats du Cameroun estiment qu’ils n’arrivent pas à travailler, qu’il existe un certain nombre d’entraves. Ils veulent aujourd’hui avoir accès à leurs clients dans les différents centres de détentions, avoir des conditions de travail qui leur permettent le libre exercice [de leur métier]. Ils veulent cesser d’être malmenés et maintenus en garde à vue. Hier [lundi 16 septembre] encore, un certain nombre de confrères ont fait l’objet de violences à Buéa et à Kumba dans des centres de la police et de la gendarmerie, ce qui prouve que ces entraves continuent. Il y a un véritable ras-le-bol. Il n’y a pas de démocratie sans justice mais il n’y a pas de justice sans avocats. »

Association

Selon Front Line Defenders, huit jeunes défenseurs des droits de l'homme ont été mis en examen pour rébellion, complicité de subversion, non-dénonciation, utilisation d'un faux titre et diffusion de fausses informations lors de leur première audience devant le tribunal militaire de Yaoundé le 27 juin 2019 en relation avec une manifestation de trois jours qu'ils avaient prévu d'organiser pour demander la démission du président Paul Biya. Ils ont été arrêtés le 18 mai 2019 à Yaoundé alors qu'ils prenaient un selfie devant un bureau de la poste. Jules Raymond Anama, Christian Ouemba Kuete et Juliette Ndim Bih sont membres de l'organisation de jeunesse Citoyens pour la Mémoire du Cameroun (CPMC), une organisation œuvrant pour la participation citoyenne, la reddition de comptes et la transparence. Les cinq autres défenseurs des droits de l'homme – Yannick Mbakop, Samuel Talla Giles, Stanislas Tokam, Herman Zebaze Takoubo et Aimé Kameni Wetchadji – font partie de l'Association pour la Défense des Droits des Étudiants au Cameroun (ADDEC). Ils se sont vu refuser l'accès à leur avocat les dix premiers jours de leur détention.

Dans une déclaration publiée le 26 juillet 2019, Amnesty International a signalé que 59 partisans de l'opposition ont été torturés lors d’interrogatoires au Secrétariat d'État à la défense (SED). Ils ont été passés à tabac et ont été obligés à se tenir dans des postures humiliantes. Ces 59 personnes ont été arrêtées lors des manifestations de l'opposition du 1er juin 2019. Comme indiqué précédemment sur le Monitor, au moins 350 personnes ont été arrêtées lors de manifestations du 1er juin appelant à la libération des partisans du parti d'opposition Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) et de son chef, Maurice Kamto. Elles ont été arrêtées dans le contexte des « marches blanches » qui se sont produites dans plusieurs villes du pays le 26 janvier 2019.