Contexte
Réunies au sein des Forces vives de Guinée (FVG), des groupes de l'opposition et des organisations de la société civile ont exprimé leur frustration face au non-respect par le gouvernement militaire de l'échéance du 31 décembre 2024. Cette date devait marquer le retour à un régime civil, conformément aux engagements pris en 2022 devant la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Ce sentiment a suscité des manifestations (voir rubrique Liberté d'association), qui ont été réprimées par le gouvernement. Le 16 janvier 2025, les FVG ont appelé leurs membres à se retirer du Conseil national de la transition. Le 1ᵉʳ avril 2025, le général Amara Camara, secrétaire général de la présidence, a annoncé la tenue d'un référendum pour l'adoption d'une nouvelle Constitution le 21 septembre 2025, ainsi que d'élections générales et présidentielles en décembre de la même année. Le 25 juillet 2025, le ministre des Affaires étrangères Morissanda Kouyaté a ébauché un calendrier pour la fin de la transition politique, qui devra s'achever le 31 décembre 2025. Cette feuille de route prévoit notamment la mise en place d'une commission électorale indépendante ainsi que l'organisation de consultations nationales. Dans le même temps, le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) multiplie les manifestations en soutien à Mamadi Doumbouya, à l'approche du référendum constitutionnel et des élections.
Le 8 juillet 2025, Amnesty International et des organisations de la société civile guinéenne ont publié une déclaration commune dans laquelle elles ont condamné l'augmentation alarmante dans le pays des enlèvements et des disparitions forcées qui ont visé plusieurs militants et un journaliste. Elles y soulignent notamment les disparitions non élucidées des militants du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), Mamadou Billo Bah et Oumar Sylla, depuis juillet 2024, comme nous l'avions signalé. Elles rappellent également l'enlèvement du journaliste Habib Marouane Camara en décembre 2024 (voir rubrique Liberté d'expression), ainsi que l'enlèvement, suivi de tortures, des leaders de la société civile Abdoul Sacko (voir rubrique Liberté d'association) et Mohamed Traoré en 2025 (voir rubrique Liberté d'expression). Ces incidents ont créé un climat de peur et restreint l'espace civique dans le pays. Malgré l'ouverture d'enquêtes annoncée par les autorités, celles-ci n'ont fourni aucune information sur l'avancement de ces investigations. Les signataires ont exigé des enquêtes transparentes sur tous les cas d'enlèvements et de disparitions forcées, et ont exhorté la Guinée à ratifier la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.
Le 26 décembre 2024, la Gendarmerie nationale a arrêté et placé en garde à vue Aliou Bah, chef du parti d'opposition Mouvement démocratique libéral (MoDeL), en contournant les procédures judiciaires régulières. Après une condamnation initiale à deux ans de prison prononcée par un tribunal de première instance le 7 janvier 2025, la cour d'appel de Conakry a porté la peine d'Aliou Bah à cinq ans d'emprisonnement le 22 avril de la même année. Il a été reconnu coupable d'offense et de diffamation à l'encontre du président de la transition, Mamadi Doumbouya. Plusieurs personnalités politiques, dont Cellou Dalein Diallo, leader de l'Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), ont fustigé ce verdict, estimant qu'il s'agissait d'une « farce judiciaire » et d'une atteinte aux droits fondamentaux.
Liberté d'expression
La Guinée descend de manière alarmante dans un classement de la liberté de la presse
Publié le 3 mai 2025, le Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF) a mis en lumière un recul alarmant de cette liberté dans la Guinée, qui descend de la 78ᵉ à la 103ᵉ place sur 180. Selon l'organisation, l'année 2024 a été marquée par la censure des médias critiques à l'égard des autorités militaires et par l'enlèvement, en décembre 2024, du journaliste Habib Marouane Camara, dont la localisation reste inconnue.
Des gendarmes détiennent arbitrairement et agressent un journaliste
Le 16 juin 2025, dans la commune de Matoto, dans la région de Conakry, des gendarmes auraient arbitrairement agressé et détenu Kaïn Naboun Traoré, journaliste du média numérique Guineematin.com, alors qu'il couvrait l'ouverture officielle des examens du brevet d'études du premier cycle (BEPC). Les faits se sont produits après que les gendarmes ont remarqué que Traoré les avait photographiés en train d'embarquer des étudiants. Traoré a relaté avoir été violemment battu. « Ensuite, ils m'ont conduit à la gendarmerie d'Enta pour m'auditionner », a-t-il déclaré. Il a finalement été libéré après plusieurs heures de garde à vue, à la suite de l'intervention du Syndicat des professionnels de la presse de Guinée (SPPG).
L'avocat Mohamed Traoré enlevé et torturé
Le 21 juin 2025, un groupe d'au moins six hommes armés non identifiés aurait enlevé Mohamed Traoré, un avocat de renom et critique de la junte militaire, à son domicile à Conakry. L’ancien bâtonnier de l'ordre des avocats de Guinée et ancien membre du Conseil national de transition (CNT) a ensuite été victime de tortures et de menaces de mort. Selon un communiqué du Barreau de Guinée, Traoré a subi jusqu'à 500 coups de fouet, a été étouffé avec un tissu et a fait l'objet de menaces de mort. L'un des agresseurs aurait déclaré : « Si ça ne tient qu'à moi, je le tue et puis c'est fini ». Lors de l'enlèvement, les individus armés ont également agressé la fille de Traoré.
Traoré a été retrouvé le même jour grièvement blessé à Bangouya, dans la préfecture de Coyah, à 170 km de Conakry. Les groupes de défense des droits de l'homme considèrent que cet enlèvement et les tortures qu'il a subies pourraient être une mesure de représailles motivée par sa démission du CNT en janvier 2025, en réponse au non-respect de l'échéance électorale par la junte. En réaction à cet incident, le Barreau de Guinée a annoncé un boycott de deux semaines des procédures judiciaires et le retrait de ses membres des institutions de la transition mises en place par la junte depuis le coup d'État militaire de 2021. Le 23 juin 2025, le parquet général près la cour d'appel de Conakry a demandé l'ouverture d'une enquête sur l'enlèvement et les tortures subis par Traoré.
Enlèvement d'un journaliste
Habib Marouane Camara, journaliste d'investigation et rédacteur en chef du site lerevelateur224.com, aurait été enlevé à Conakry le 3 décembre 2024 par des hommes non identifiés portant des uniformes de gendarme. Alors qu'il se rendait chez un ami, Camara a été brutalement intercepté et agressé par ces individus, qui l'ont ensuite emmené vers une destination inconnue. Il est notamment connu pour ses publications critiques sur des questions liées à la gouvernance du pays. Au moment de la rédaction de cette mise à jour, on ignore où il se trouve.
En juillet 2025, RSF a demandé au Groupe de travail sur les disparitions forcées ou involontaires d'enquêter sur ce cas. Auparavant, en juin 2025, RSF, la Fondation pour le journalisme d'investigation (FIJ) et une centaine de journalistes et de médias avaient signé une pétition pour que les autorités militaires guinéennes révèlent le lieu où se trouve Habib Marouane Camara.
Un média en ligne est suspendu jusqu'à nouvel ordre
Le 27 janvier 2025, la Haute Autorité de la communication (HAC) a suspendu le site d'informations privé Dépêche Guinée pour une durée indéterminée, en raison d'une tribune qui aurait prétendument incité à l'insurrection. Abdoul Latif Diallo, directeur de publication du site, a rejeté ces affirmations et déclaré qu'il n'avait pas été contacté par la HAC. Comme nous l'avions signalé, Dépêche Guinée et Diallo avaient déjà fait l'objet de suspensions en 2023 et 2024, et d'autres médias avaient vu leur licence retirée en mai 2024. Le CPJ a appelé à l'annulation de cette décision et a exprimé ses préoccupations concernant la censure des médias et le droit de la population guinéenne à accéder à des sources d'information diverses.
Liberté de réunion pacifique
Au moins trois personnes ont été tuées lors de la répression des manifestations qui ont suivi le report de la transition vers un régime civil
Le 6 janvier 2025, les forces de sécurité ont dispersé avec violence une manifestation organisée par la coalition des principaux partis d'opposition et de groupes de la société civile FVG pour réclamer la fin du régime militaire et le retour rapide à l'ordre constitutionnel. Selon la formation, les forces de sécurité ont tiré à balles réelles, faisant au moins trois morts, dont deux enfants, et plusieurs blessés. Cette manifestation est intervenue après que la junte militaire n’a pas respecté l’engagement pris devant la CEDEAO de tenir des élections avant le 31 décembre 2024 en vue d‘effectuer la transition vers un régime civil. Bien que les autorités de la junte aient invoqué l'absence d'autorisation requise pour justifier l'interdiction des manifestations, cette décision semble s'inscrire dans la lignée de l'interdiction générale des manifestations imposée précédemment par la junte jusqu'au début de la campagne électorale, comme nous l'avions signalé.
Le 25 décembre 2024, la FVG avait déjà appelé à une série de manifestations pacifiques contre la junte militaire, qui devait débuter le 6 janvier 2025.
Liberté d'association
Un militant de la société civile est enlevé et torturé
Le 19 février 2025, à Conakry, des hommes armés non identifiés ont enlevé à son domicile Abdoul Sacko, éminent dirigeant de la société civile et coordinateur du Forum des forces sociales guinéennes (FFSG), un réseau qui appelle à un retour à l'ordre constitutionnel. Ils l'auraient battu et se seraient emparé de son téléphone, puis l'auraient emmené dans une camionnette sans plaque d'immatriculation. Les avocats d'Abdoul Sacko ont déclaré que leur client avait été retrouvé « dans un état critique, torturé et abandonné » à 100 km de la capitale. L'enlèvement et les tortures subis par Sacko ont suscité l'indignation et une condamnation générale, notamment de la part du FFSG, de personnalités de l'opposition et de la Fondation des médias pour l'Afrique de l'Ouest.
Les autorités lèvent la suspension de l'attribution d'autorisations aux ONG
Le 10 janvier 2025, le ministère de l'Administration du territoire et de la Décentralisation a publié un communiqué annonçant la reprise de la délivrance des agréments aux associations et aux ONG. Les autorités avaient décrété cette suspension le 2 septembre 2024, à l'approche d'une manifestation de l'opposition qui coïncidait avec le troisième anniversaire de l'arrivée au pouvoir de la junte militaire. M'bany Sidibé, président de l'Union pour la défense des consommateurs de Guinée, s'est réjoui de la décision et a rappelé que la suspension avait été une mesure grave et injustifiée à l'encontre des organisations de la société civile.
La junte militaire suspend plusieurs partis politiques
Le 14 mars 2025, les autorités militaires guinéennes ont suspendu pour trois mois deux des principaux partis politiques : le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), lié au président renversé Alpha Condé, et l'Union des forces républicaines (UFR), dirigée par le chef de l'opposition en exil, Sidya Touré. La junte a soutenu que les formations n'avaient pas fourni leurs coordonnées bancaires ou n'avaient pas organisé leur congrès obligatoire. En outre, à la suite du rapport final d'évaluation des partis politiques, 27 formations ont été dissoutes, 28 ont été suspendues pour une période de trois mois et 24 ont été placées sous réserve de rectification. Quatre d'entre elles ont été mises en observation pour non-respect présumé de certaines normes, notamment pour ne pas avoir communiqué d'adresse enregistrée ou de logo de parti, ou encore parce que leurs dirigeants sont installés à l'étranger, ou sont décédés sans avoir été remplacés. Seuls 75 partis ont été jugés aptes à mener des activités politiques régulières, tandis que l'Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), dirigée par l'ancien Premier ministre et chef de l'opposition Cellou Dalein Diallo, s'est vu accorder un délai de 45 jours pour organiser un congrès sous peine de sanctions similaires.
Dans le même esprit, le 22 août 2025, soit un mois avant le référendum constitutionnel prévu pour le 21 septembre 2025, le chef militaire guinéen, le général Mamadi Doumbouya, a suspendu trois grands partis politiques pour une durée de trois mois. Parmi eux, le RPG du président renversé Alpha Condé, l'UFDG de l'ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo et le Parti du renouveau et du progrès. Leur suspension serait motivée par le non-respect de la charte politique nationale et par les conclusions du rapport d'évaluation de mars 2025. Le 29 août 2025, la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples a publié un communiqué de presse dans lequel elle a exhorté les autorités guinéennes à prendre toutes les mesures nécessaires pour mettre un terme aux restrictions à l'espace civique et pour faire respecter tous les droits garantis par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et autres instruments pertinents. Ce n'est pas la première fois que des partis politiques sont suspendus par la junte militaire. Comme nous l'avions signalé, le 29 octobre 2024, les autorités militaires avaient suspendu 53 partis politiques.