Contexte
Le 26 août 2025, le Parlement a adopté une loi de protection des lanceurs d′alerte. Cette loi vise à protéger les personnes qui révèlent ou signalent, dans le cadre de leurs activités professionnelles, des informations concernant des activités illégales, des délits financiers ou des menaces contre le bien public, soit par le biais des canaux internes du gouvernement, soit en s′adressant aux autorités compétentes. Elle prévoit notamment des mécanismes de protection contre les représailles, dont des canaux de signalement sécurisés, l′application d′une confidentialité stricte ou encore des mesures de soutien pour les lanceurs d′alerte et leurs familles, y compris un appui financier et juridique en cas de besoin.
Dans nos précédentes mises à jour, nous avions mis l′accent sur les appels à la reddition des comptes vis-à-vis des victimes des répressions violentes de 2021-2024 : désormais le gouvernement sénégalais a pris des mesures concrètes dans ce sens. Il a annoncé une aide financière de dix millions de francs CFA (environ 17 240 USD) pour chaque famille des 79 personnes ayant perdu la vie lors des manifestations préélectorales qui se sont succédé de février 2021 à 2024. En outre, le gouvernement s′est engagé à prendre en charge les frais médicaux et à verser 500 000 francs CFA (environ 862 USD) à chacun des 2 172 anciens prisonniers détenus sous le gouvernement de Macky Sall dans le cadre des manifestations de l′opposition durant la même période.
Le 2 avril 2025, l′Assemblée nationale sénégalaise a adopté la loi d′amnistie 08/2025, qui modifie dans la pratique la loi d′amnistie du 6 mars 2024 portant sur les manifestations de 2021-2024 au cours desquelles plus de soixante personnes ont été tuées. Cette modification ouvre ainsi la voie à d′éventuelles poursuites pour la mort de dizaines de manifestants. Comme nous l′avons signalé, la loi d′amnistie de mars 2024 avait été vivement critiquée pour favoriser l′impunité. Les dispositions de la nouvelle loi visent donc à trouver un équilibre entre la promotion de la réconciliation nationale et la reddition de comptes. Parmi les modifications les plus importantes figurent la création d′un cadre transparent pour la tenue des procès liés aux manifestations et l′engagement à enquêter sur les plaintes pour bavures policières. Cependant, le 23 avril 2025, le Conseil constitutionnel a partiellement annulé la loi d′amnistie du 2 avril 2025. Il a notamment invalidé l′article 1 de la nouvelle loi. Selon les sages, en prévoyant l′amnistie pour « des faits tenus pour criminels d′après les règles du droit international » et « imprescriptibles au regard des engagements internationaux » du Sénégal, le nouveau texte « viole la Constitution ».
Liberté d′expression
Des journalistes d′Al Jazeera détenus et interrogés à deux reprises durant leur mission en Casamance
Le 13 avril 2025, la police a brièvement détenu Nicolas Haque, chef du bureau d′Al Jazeera au Sénégal et correspondant pour l′Afrique de l′Ouest, ainsi que Magali Rochat, sa cadreuse. Ils ont été interceptés à l′aéroport de Cap Skirring, dans la région de Ziguinchor, alors qu′ils se rendaient en Casamance pour couvrir le retour des déplacés par la guerre dans leurs villages d′origine. Bien qu′ils aient été libérés, ils ont été arrêtés dans leur hôtel par des agents de la Gendarmerie nationale plus tard dans la journée. À la brigade de la gendarmerie, ils ont été interrogés durant une heure sur leur projet de déplacement en Casamance. Ils ont été libérés par la suite, cependant leur équipement et leurs passeports ont été saisis. Le 14 avril 2025, la Gendarmerie nationale a contraint Haque et Rochat à retourner à Dakar, interrompant ainsi leur mission. L′Association de la presse étrangère au Sénégal (APES) a affirmé que cet incident portait atteinte à l′image du pays et a exhorté les autorités à préserver la réputation du Sénégal comme terre d′accueil et de tolérance pour la presse locale et internationale.
Le rédacteur en chef de Sen TV et de Zik FM est poursuivi pour avoir prétendument diffusé de fausses informations
Le 10 avril 2025, Simon Pierre Faye, rédacteur en chef de Sen TV et Zik FM, a été placé en garde à vue. Il avait auparavant été convoqué par la Division des investigations criminelles de la police pour avoir prétendument diffusé de fausses nouvelles au sujet du Premier ministre, Ousmane Sonko. Cette arrestation fait suite à la diffusion d′un article intitulé « Crise politique au Sénégal : Ouattara convoque Ousmane Sonko à Abidjan » sur les réseaux sociaux de Zik FM. Dans cet article initialement publié par le média Afrique Confidentielle, il est affirmé que la Communauté économique des États de l′Afrique de l′Ouest (CEDEAO) aurait demandé au président ivoirien Alassane Ouattara de convoquer le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko pour discuter des tensions politiques au Sénégal, une démarche qui pourrait saper l′autorité du président Bassirou Diomaye Faye et suggérer que les dirigeants de la région considèrent Ousmane Sonko comme le dirigeant de fait du pays. Simon Pierre a été déféré au parquet le 14 avril 2025 et inculpé pour diffusion de fausses nouvelles. Il a nié tout lien avec cette publication et a été libéré sous contrôle judiciaire le jour même.
Un journaliste est interrogé et un chroniqueur détenu à la suite d′une publication sur les réseaux sociaux
Le 14 avril 2025, la section de recherches de la gendarmerie de Colobane a convoqué les animateurs de Source A TV, Omar Ndiaye et Fatima Coulibaly, ainsi que le chroniqueur indépendant Abdou Nguer, pour diffusion de fausses nouvelles. Les trois journalistes ont été cités à comparaître pour des propos controversés concernant le décès de Mamadou Badio Camara, ancien président du Conseil constitutionnel, durant une émission. Ndiaye et Coulibaly ont été libérés le jour même après avoir été interrogés.
Cependant, Abdou Nguer a été placé en garde à vue en raison d′une publication sur le compte TikTok « Abdou Nguer seul », dans laquelle on pouvait lire : « le peuple réclame une autopsie du défunt Badio Camara ». Nguer a rejeté cette accusation, affirmant qu′il n′en était pas l′auteur. De plus, il a précisé qu′il détenait uniquement les comptes TikTok « Abdou Nguer officiel » et « Awa Nguer », et qu′il n′était donc pas le propriétaire du compte en question.
Une enquête policière plus approfondie a révélé que le compte appartenait à Pape Amadou Ndiaye Diaw, qui a reconnu être l′auteur de la publication. Le 17 avril 2025, le journaliste Abdou Nguer et Pape Amadou Ndiaye Diaw, propriétaire du compte incriminé, ont été déférés devant le troisième cabinet du tribunal de Dakar et ont été placés sous mandat de dépôt.
Un journaliste sénégalais est arrêté en raison de propos au sujet du Premier ministre
Le 9 juillet 2025, la Division spéciale de cybersécurité (DSC) a arrêté Gadiaga Badara en raison des propos qu′il a tenus au sujet du Premier ministre, Ousmane Sonko, lors d′une émission diffusée le 4 juillet 2025. En réponse aux critiques d′un responsable du parti au pouvoir, Gadiaga avait affirmé, lors d′une émission diffusée sur la chaîne de télévision privée Télé Futurs Médias (TFM), que le parti n′avait pas de leçons de morale à donner, puisque son chef, Ousmane Sonko, avait été condamné pour « corruption de la jeunesse ». Dans des déclarations faites aux médias, son avocat, Me El Hadji Omar Youm, a expliqué qu′un juge avait ouvert une enquête judiciaire contre son client le 14 juillet 2025 pour diffusion de fausses nouvelles, propos contraires aux bonnes mœurs, offense à une autorité publique investie de prérogatives présidentielles et réception ou sollicitation de dons dans le but de financer de la propagande susceptible de troubler l′ordre public. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a appelé les autorités sénégalaises à le libérer et à cesser d′arrêter les journalistes.
Un journaliste est placé en garde à vue pour diffusion de fausses nouvelles
Le 25 juin 2025, la Division spéciale de la cybersécurité a arrêté Bachir Fofana, chroniqueur au journal Le Quotidien, à la suite d′une plainte déposée par le président de l′Assemblée nationale, El Malick Ndiaye. Il a été accusé d′avoir diffusé de fausses nouvelles concernant la passation d′un marché public pour l′achat de véhicules officiels destinés aux députés.
Il a été condamné par le tribunal de première instance de Dakar à deux mois de prison, dont quinze jours ferme, le 30 juillet 2025. Des organisations de la société civile, dont le mouvement social Y en a marre, ont appelé à une « réforme urgente de l′article 255 du Code pénal ».
381 médias sont suspendus pour non-respect du Code de la presse
Le 22 avril 2025, Alioune Sall, ministre de la Communication, des Télécommunications et des Médias numériques, a signé un décret ordonnant la suspension immédiate de 381 médias audiovisuels, écrits et en ligne. Selon la Commission d′examen et de validation des entreprises de presse, les médias concernés ne respectaient pas le Code de la presse. La Fondation des médias pour l′Afrique de l′Ouest et le militant des droits humains Alioune Tine ont exhorté les autorités sénégalaises à privilégier le dialogue et le renforcement des compétences plutôt que la suspension des médias.
Liberté d′association
Un homme politique est arrêté et poursuivi pour ses déclarations controversées
Le 10 juin 2025, des agents de la Division des investigations criminelles (DIC) ont de nouveau arrêté Moustapha Diakhaté, ancien président du groupe parlementaire Benno bokk yakaar (BBY), pour avoir tenu des propos offensants à l′encontre du président Diomaye Faye, du Premier ministre Ousmane Sonko et du président de l′Assemblée nationale, en raison de leur « comportement informel » lors d′un événement officiel. Moustapha avait considéré cela comme une violation du protocole. Le 30 juin 2025, le tribunal des flagrants délits de Dakar a reconnu Diakhaté coupable d′offense au chef de l′État et l′a condamné à deux mois de prison, dont quinze jours ferme. Il a été libéré le 29 juillet 2025, après avoir purgé sa peine de deux mois de prison, les jours passés en détention préventive depuis juin ayant été déduits de sa peine.
Auparavant, le 21 novembre 2024, Moustapha Diakhaté avait été placé sous mandat de dépôt à la demande du parquet, à la suite d′une convocation par la Division spéciale de cybersécurité (DSC). Il a été arrêté à la suite de son passage sur la chaîne 7 TV, le 17 novembre 2024, au cours duquel il a affirmé que les personnes ayant voté pour le parti au pouvoir, les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l′éthique et la fraternité (PASTEF), lors des élections législatives, étaient « maudites ». Le parquet a considéré cette expression comme une « injure » au choix démocratique du peuple sénégalais. Diakhaté a ensuite été poursuivi pour insultes transmises via un système informatique, manœuvres et actes de nature à compromettre la sécurité publique et troubles politiques graves. Il a été condamné à deux mois de prison par le tribunal de première instance de Dakar statuant en matière de flagrant délit le 28 novembre 2024. Il a été remis en liberté le 24 janvier 2025.