Dans cette mise à jour, nous analysons les événements liés à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique survenus en Mauritanie du 1ᵉʳ février 2026 au 24 avril 2026.
CONTEXTE
La question d’un troisième mandat présidentiel provoque des tensions lors du dialogue national
Actuellement, la Mauritanie est engagée dans un dialogue politique national sur des questions sensibles telles que la consolidation de la démocratie, le statut des langues nationales, la discrimination raciale et l’esclavage. Les consultations lancées par le président Mohamed Ould Ghazouani ont débuté en janvier 2026 et ont réuni des représentants de la majorité au pouvoir et de l’opposition. Moussa Fall, coordinateur de l’initiative, a présenté une version préliminaire du cadre organisationnel du processus de dialogue. Des tensions ont émergé lorsque certains membres du parti au pouvoir ont demandé que la modification de la Constitution et la limitation des mandats soient abordées dans le cadre du dialogue national. Les réunions ont repris le 6 avril 2026, après plusieurs jours d’impasse sur la question des mandats présidentiels. Quelques groupes, dont Refondation pour une action globale (RAG) de Biram Dah Abeid, ont choisi de boycotter le processus qu’ils estiment « partiel » et « non inclusif ».
Le gouvernement empêche les rassemblements de l’opposition
Un rassemblement organisé par le parti d’opposition Alliance pour la justice et la démocratie (AJD), qui devait avoir lieu le 11 février 2026, a été interdit par le gouvernement. Lors de la réunion, les initiateurs ont annoncé le lancement de la Coalition pour l’alternance démocratique 2029 (CAD), une nouvelle alliance de plusieurs partis d’opposition prônant une alternative démocratique. Selon la Fondation des médias pour l’Afrique de l’Ouest, les organisateurs du rassemblement avaient obtenu l’autorisation requise. Toutefois, celle-ci a été révoquée quelques heures avant l’événement par le ministère de la Décentralisation et du Développement local, en raison, semble-t-il, de préoccupations liées aux appels de blogueurs incitant à une participation massive. À la place, les organisateurs ont décidé de tenir une conférence de presse.
En mars 2026, le chef du parti Mauritanie en avant, Noureddine Mouhamedou, a affirmé que les autorités de la commune de Tevrag-Zeina, dans la province de Nouakchott-Ouest, avaient refusé d’autoriser un rassemblement de protestation de sa formation contre la hausse du prix du carburant décidée par le gouvernement, sans pour autant fournir de motifs suffisants.
Des élues et des membres de l’IRA sont écrouées pour avoir critiqué le président
Le 21 avril 2026, les députées de l’opposition et membres de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), Mariem Cheikh et Ghamou Achour, ont été placées en détention provisoire et incarcérées. Elles sont poursuivies pour avoir critiqué le président et le gouvernement lors d’émissions en direct sur les réseaux sociaux. Elles ont été inculpées en vertu de la loi nᵒ 2016-007 du 20 janvier 2016 relative à la cybercriminalité pour « injures, diffamation et atteinte aux symboles nationaux ». Pour obtenir la levée de leur immunité parlementaire, le ministère public a eu recours à une procédure de « flagrant délit », une décision dénoncée par l’opposition qui y voit le signe d’une dérive autoritaire et d’une atteinte à la démocratie. Le conseil légal de Mariem Sheikh a signalé qu’elle est en détention avec son nourrisson et que le père n’avait pas le droit de lui rendre visite.
Liberté de réunion pacifique
Des militants de l’IRA sont arrêtés et détenus après avoir dénoncé un cas présumé d’esclavage
Le 4 février 2026, des membres de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) ont dénoncé le fait qu’une jeune fille de la communauté haratine était maintenue en servitude domestique par un couple à Nouakchott. Ils ont diffusé des vidéos montrant la mineure contrainte d’effectuer des travaux forcés. À la suite de cette dénonciation, les autorités ont ouvert une enquête et les suspects ont été brièvement placés en garde à vue, puis remis en liberté. Selon un communiqué du parquet, les preuves fournies par l’IRA ont été fabriquées et diffusées de manière illégale par les lanceurs d’alerte eux-mêmes.
Le 6 février 2026, lors de l’interrogatoire des suspects dans cette affaire d’esclavage présumé, des militants de l’IRA se sont rassemblés devant le commissariat de Dar Naïm 2, à Nouakchott, pour exiger la diligence des enquêtes ainsi que des mesures de protection pour la victime présumée. Pour disperser le rassemblement, la police antiémeute a fait usage de gaz lacrymogènes et de matraques, a interpellé plusieurs participants et a fait plusieurs blessés parmi les manifestants.
Warda Souleymane, journaliste et membre de la commission des communications de l’IRA, a publié un communiqué sur les réseaux sociaux dans lequel elle dénonce les violences subies par les manifestants ainsi que les conditions de détention de certains activistes. À la suite d’une plainte déposée par la Haute Autorité de la presse et de l’audiovisuel (HAPA) le 10 février 2026, elle a été convoquée, puis placée en détention à la prison pour femmes de la capitale, où elle est toujours détenue pour diffusion présumée de fausses informations. Deux mois plus tard, le parquet a publié un communiqué indiquant qu’elle avait été arrêtée et placée en détention en raison d’une violation du contrôle judiciaire dont elle faisait l’objet. Ses avocats continuent de dénoncer une détention arbitraire.
Le 13 février 2026, Lemrabet Mahmoud, chef de la section IRA de Nouadhibou, a dénoncé sur les réseaux sociaux l’arrestation de sa collègue Warda Souleymane et a appelé les Haratines à cesser de chasser et de chercher de l’or, et à descendre dans la rue pour faire appliquer la loi. À la suite de ces déclarations, il a été arrêté à Nouadhibou et inculpé pour incitation au racisme sur les réseaux sociaux.
Selon des informations rassemblées par l’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains, le 16 février 2026, les lanceuses d’alerte Lalla Vatma et Rachida Saleck, ainsi que les membres de l’IRA Abdallahi Abu Diop, Elhaj Elid, Bounass Hmeida et Med Vadel Aleyatt ont été arrêtés après s’être présentés à une convocation des autorités. Un juge d’instruction du tribunal de Nouakchott-Nord les a inculpés pour « diffusion de fausses informations » et « association de malfaiteurs » et les a placés sous mandat de dépôt. Les hommes ont été transférés à la prison centrale de Nouakchott et les deux femmes ont été incarcérées à la prison des femmes de la capitale.
Voici la liste des militants de l’IRA détenus recensés par l’agence de presse Al Akhbar :
- Abdullah Abu Diop, président de la commission des droits de l’homme du mouvement ;
- Bonas Ahmed, coordinateur du mouvement à Nouakchott Sud ;
- Mohamed Fadel Alayat, chef du bureau politique de Jigni (Combi Saleh) ;
- Lala Fatima, auteure de la vidéo de l’enfant ;
- Rashida Mint Al-Sik, cousine du président du bureau de Kombi Salih ;
- Warda Ahmed Al-Sulaiman, activiste du mouvement ;
- Lemrabott Mahmoud Addo, chef du bureau du Mouvement à Nouadhibou ;
- Hajj Eid, coordinateur général du mouvement.
Les partisans de l’IRA ont organisé plusieurs manifestations pour exiger la libération de leurs membres. Le 23 février 2026, ils ont tenu une manifestation devant le palais de justice de Nouadhibou. Le 24 février 2026, les femmes du mouvement ont organisé une manifestation devant le Haut-Commissariat aux droits de l’homme à Nouakchott pour dénoncer l’emprisonnement de militantes du mouvement. « Non à l’esclavage, non à la répression des lanceurs d’alerte qui dénoncent l’esclavage », pouvait-on lire sur les banderoles des manifestants. Le 5 mars 2026, un certain nombre de sympathisants de l’IRA ont manifesté devant le palais de justice de Nouadhibou pour réclamer la libération de Lemrabott Mahmoud, président du bureau local du mouvement, alors qu’il était jugé. Le 2 avril 2026, des partisans ont manifesté devant la prison de Nouakchott et le 9 avril devant le palais de justice de Nouadhibou.
Des partis d’opposition, comme la Coalition antisystème ou la Coalition pour l’alternance démocratique (CAD2029), ont également appelé à la libération des militants de l’IRA et ont condamné ce qu’ils considèrent comme « une campagne d’arrestations et de répression contre des militants pacifiques ». L’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains a également condamné avec fermeté ces arrestations.
L’invocation d’infractions telles que la « diffusion de fausses informations » ou l’« association de malfaiteurs » afin de sanctionner la dénonciation de violations graves des droits humains soulève de sérieuses inquiétudes quant à la possibilité pour les défenseur·es de poursuivre leurs activités sans représailles, et contrevient à ce titre aux dispositions contenues dans la Déclaration des Nations unies sur les défenseur·es des droits humains.
- Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits de l’homme.
Le 5 mars 2026, le tribunal correctionnel de Nouadhibou a condamné Lemrabott Mahmoud à un an de prison avec sursis.
Une manifestation contre les nouveaux prix des carburants est réprimée par la police
La Mauritanie, importatrice nette d’hydrocarbures raffinés, est confrontée à une forte hausse des prix provoquée par la guerre dans le Golfe. Le 4 avril 2026, les distributeurs de gaz domestique ont manifesté devant le siège de la SOMAGAZ, à Nouakchott, pour protester contre la révision du tarif du gaz domestique.
Le 5 avril 2026, la police a fait usage de gaz lacrymogènes et de matraques pour disperser une marche organisée par le Parti pour le renouveau du mouvement démocratique (PRMD) visant à dénoncer la hausse des prix des carburants et du gaz domestique. Des unités de la police antiémeute ont été déployées à proximité des bâtiments gouvernementaux. Selon le site d’information CRIDEM, l’intervention a conduit à l’arrestation d’une soixantaine de manifestants, dont le chef du parti, Yacoub Ould Lemrabott. Selon l’agence de presse Al Akhbar, les agents de police ont agressé le journaliste Mohsen Mustafa et ont procédé à la saisie de son matériel de diffusion et de son téléphone personnel, interrompant ainsi sa couverture journalistique en direct.
Des parlementaires, l’Observatoire mauritanien des droits de l’homme et divers partis et organisations politiques ont condamné l’intervention des forces de l’ordre.
Le lendemain, des militants ont manifesté devant le siège de la wilaya de Tiris Zemmour, à Zouérate, pour réclamer une baisse des prix des carburants et du gaz domestique.
Manifestation étudiante
Le 9 février 2026, l’Union nationale des étudiants mauritaniens a manifesté devant le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, à Nouakchott, pour protester contre les critères d’attribution des nouvelles bourses, le retard dans le versement des aides financières aux nouveaux et anciens étudiants, ainsi que la pénurie de logements universitaires pour les nouveaux étudiants.
Le 13 mars 2026, l’organisation étudiante a de nouveau manifesté devant le ministère pour dénoncer la suspension de centaines de bourses d’études au cours de l’année universitaire. Elle a également réclamé une révision des critères et un traitement équitable pour les étudiants concernés.
Manifestations de travailleurs
Le 10 février 2026, le Syndicat des professionnels de l’action sociale a manifesté devant le ministère de l’Action sociale, de l’Enfance et de la Famille pour réclamer l’octroi de certaines indemnités. Le 26 février 2026, l’organisation a manifesté devant le palais présidentiel à Nouakchott pour exiger l’intervention du chef de l’État auprès des autorités compétentes au sujet de leurs rémunérations.
Le 27 février et le 3 avril 2026, des employés de l’entreprise chinoise Poly Hongdong ont manifesté à Nouadhibou contre la décision de l’entreprise de modifier les horaires de travail et d’annuler les prestations de restauration. Ils ont également dénoncé l’absence de services de transport pour le personnel.
Le 13 mars 2026, des travailleurs des médias publics ont organisé un sit-in devant le ministère de la Culture, à Tevragh-Zeina, dans la capitale, pour protester contre une baisse de leur salaire après leur embauche définitive, et réclamer une revalorisation salariale ainsi que la restitution des rémunérations retenues.
Le 19 mars 2026, les employés du Centre des enfants en conflit avec la loi ont manifesté à Nouadhibou pour réclamer le paiement de 21 mois d’arriérés de salaire et l’intervention urgente des autorités nationales.
Manifestations de commerçants
– Le 3 février 2026, à Nouadhibou, les marchands de téléphones ont entamé une nouvelle grève pour protester contre l’instauration d’une taxe de 30 % sur les téléphones. En mars, ils ont manifesté à Nouakchott, puis à Nouadhibou contre les droits de douane imposés aux terminaux de téléphonie. Ils ont affirmé que cette mesure — sur laquelle ils n’ont pas été consultés — conduirait les jeunes au chômage.
– Le 11 février 2026, des commerçantes de vêtements d’occasion ont manifesté devant le siège de la wilaya de Dakhlet Nouadhibou pour exiger des autorités administratives des lieux de travail décents, car elles exposent habituellement leurs marchandises sur les trottoirs.
Liberté d’association
La hausse des prix du carburant entraîne la suspension de festivals culturels
Le 26 mars 2026, le gouvernement a suspendu tous les festivals artistiques et culturels prévus dans les wilayas intérieures « jusqu’à ce que les conditions propices à leur organisation soient réunies ». Cette décision, annoncée par le ministère de la Culture, des Arts, de la Communication et des Relations avec le Parlement, est motivée par le contexte géopolitique et la hausse des prix des carburants. Les festivals, dont l’organisation requiert d’importants moyens de transport, ont été suspendus dans le cadre d’une politique de rationalisation de la consommation d’énergie.
Les organisateurs de la grève d’étudiants sont renvoyés devant le parquet
Le 2 mars 2026, huit étudiants de l’Institut supérieur de génie industriel (ISGI) ont été déférés au parquet de Nouakchott à la suite d’une plainte déposée par la direction de l’établissement, après une grève pacifique de plus d’un mois.
Les étudiants avaient entamé une grève le 29 janvier 2026 pour protester contre l’exclusion de certains d’entre eux des examens. La police a été appelée pour rouvrir pacifiquement la porte d’entrée principale, bloquée par les étudiants avant le début des examens. Dans un communiqué de presse, l’établissement a indiqué que, conformément au règlement intérieur, tout étudiant dont le taux d’absentéisme dépasse 25 % du temps consacré à une matière donnée se voit privé du droit de passer les examens du premier semestre, mais conserve le droit de passer les examens de rattrapage.
L’organisation PNG Committee for Justice, établie à Genève, a condamné ce renvoi, estimant qu’il constitue « un précédent dangereux visant à "militariser" les institutions académiques et à transformer des revendications légitimes en dossiers sécuritaires et criminels ». Elle a demandé aux autorités judiciaires de classer immédiatement l’affaire et de libérer les huit étudiants sans condition, et a appelé la direction de l’institut à revenir à la table des négociations.
Liberté d’expression
Un militant anticorruption est acquitté de la plupart des charges retenues contre lui
Mohamed Ould Ghadda, président de l’Organisation pour la transparence inclusive (OTI), a été arrêté le 13 décembre 2025 à son domicile, après qu’il a annoncé détenir des preuves de faits de corruption dans une affaire classée sans suite par le ministère public. Il avait critiqué le parquet de Nouakchott-Ouest pour avoir classé une enquête relative à des allégations portées par son organisation, selon lesquelles trois fonctionnaires mauritaniens auraient perçu des pots-de-vin dans le cadre d’un projet de plusieurs millions d’euros.
Le 16 mars 2026, le tribunal de Nouakchott Ouest l’a acquitté des chefs d’inculpation de diffusion de fausses informations sur Internet, d’atteinte aux décisions de justice, d’entrave à l’administration de la justice et d’outrage envers responsables publics ou agents de la force publique. Le ministère public a fait appel de la décision.
Le 22 avril 2026, la cour d’appel de Nouakchott a confirmé le jugement du tribunal de première instance concernant trois chefs d’accusation ; toutefois, elle a reconnu Ould Ghadda coupable d’atteinte aux décisions de la justice et l’a condamné à trois mois de prison avec sursis.
Des journalistes sont agressés alors qu’ils couvraient une manifestation
Le 16 avril 2026, l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) a organisé une marche pour protester contre la hausse du coût de la vie, les restrictions des libertés civiles et l’arrestation de deux députées de l’opposition. La manifestation a été rapidement dispersée par les forces de sécurité. Selon des sources proches du mouvement, des dizaines de manifestants auraient été arrêtés durant l’intervention.
D’autre part, Reporters sans frontières a signalé qu’au moins quatre cas d’agressions à l’encontre de journalistes ont été recensés ce jour-là. Mohamed Abdallahi Moustapha, photojournaliste d’Al Akhbar, a été encerclé, frappé à plusieurs reprises et s’est vu confisquer son appareil photo et son microphone. La semaine précédente, il s’était déjà fait confisquer son téléphone personnel ainsi que celui de son agence lors d’une autre manifestation (voir ci-dessus). La journaliste de Sahara 24, Fatimatou Snabou, ainsi que ses deux collègues, ont été interpellés alors qu’ils s’étaient clairement identifiés. Leur caméraman a été blessé au genou et leur matériel de travail a été saisi. Ils ont ensuite été détenus au poste de police sans qu’aucune raison ne leur soit officiellement communiquée.
Le Syndicat libre des travailleurs de la presse a condamné ce qu’il a qualifié d’« attaque répressive » contre les équipes de journalistes dans l’exercice de leurs fonctions.
En octobre 2025, la Mauritanie s’était officiellement engagée auprès de Reporters sans frontières, par l’intermédiaire de son ministre de la Culture et porte-parole du gouvernement, à soutenir la Déclaration du droit à l’information dans la région du Sahel et, en particulier, à mettre fin aux agressions physiques contre les journalistes et à garantir leur liberté de couvrir les mobilisations sociales.
Les travailleurs des médias publics dénoncent des réductions salariales excessives
En février 2026, le Syndicat libre des travailleurs de la presse a dénoncé les réductions de salaire des employés des médias publics. Le syndicat a affirmé que les sommes déduites allaient au-delà des accords conclus avec le ministre de la Culture et son secrétaire général, et a dénoncé un « déni des engagements officiels ».